Fronde de municipalités touristiques contre la location à court terme

La municipalité des Îles-de-la-Madeleine envisage de limiter à de petits secteurs la location de résidences secondaires pendant moins de 31 jours afin de dissuader les gens d’acheter des maisons de vacances.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir La municipalité des Îles-de-la-Madeleine envisage de limiter à de petits secteurs la location de résidences secondaires pendant moins de 31 jours afin de dissuader les gens d’acheter des maisons de vacances.

Aux Îles-de-la-Madeleine, l’ouragan de touristes a fait place aux vents de l’hiver. Et si la vie semble tourner plus au ralenti, les discussions vont bon train en ce mardi soir de fin janvier. Sur la plateforme Zoom, des dizaines de personnes sont connectées pour écouter le maire des Îles-de-la-Madeleine et le directeur par intérim du Service de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme parler d’un sujet qui est source d’inquiétude pour bien des insulaires.

« Au cours des dernières années, on a vu les Îles gagner en popularité », lance d’entrée de jeu le maire, Jonathan Lapierre. Cette bonne nouvelle amène toutefois son lot « de défis et d’enjeux bien réels ». Si les gens sont réunis cette soirée-là, c’est pour discuter des vertus et des défauts d’un projet de règlement qui viendrait limiter la création de résidences touristiques à l’avenir.

« Nous autres, on a des enfants », lance une Madelinienne qui participe à la consultation avec son conjoint. « Ça nous fait un peu peur de voir comment c’est difficile d’avoir accès à une propriété ou à un terrain » dit-elle, faisant écho aux préoccupations de plusieurs.

Il manque de logements aux Îles-de-la-Madeleine, un déficit que la municipalité évaluait à 200 en 2018. Comme ailleurs au Québec, certaines personnes achètent une résidence secondaire aux Îles et en profitent pour la louer pour de courtes périodes aux visiteurs. La pandémie a également alimenté la ruée des gens de la ville vers les régions, pour y vivre ou comme touristes, alors que le télétravail règne en maître et que les voyages à l’étranger sont limités.

Cela contribue à la surenchère, souligne le maire, et enlève du marché des maisons qui pourraient être vendues à des gens qui vivent toute l’année aux Îles. Par exemple, un acheteur n’hésitera pas à payer une maison très cher s’il estime qu’il peut avoir en retour de 20 000 à 30 000 $ par année en la louant à des touristes. « Le résident d’ici qui gagne un salaire modeste ne peut pas payer entre 400 000 et 500 000 $ pour une maison, alors que, sans la surenchère, il l’aurait payée entre 250 000 $ et 300 000 $ », explique en entrevue au Devoir Jonathan Lapierre.

Mécontentement des résidents

 

Le mécontentement est présent, et des Madelinots ont fait pression pour que les élus interviennent. Un sondage aux résultats favorables presque staliniens à l’appui, la municipalité aimerait modifier le zonage avec son projet de règlement, en limitant à de très petits secteurs la possibilité pour quelqu’un de louer sa résidence secondaire à des touristes pour moins de 31 jours. Cela rendrait moins intéressant l’achat d’une maison pour les personnes qui voudraient ensuite la louer. Ceux qui le font déjà en dehors de ces zones bénéficieraient d’un droit acquis et pourraient poursuivre leurs activités, s’ils sont enregistrés en bonne et due forme à la Corporation de l’industrie touristique du Québec (CITQ).

« Ça vient mettre le couvercle sur la marmite », explique le maire. « Ce qu’on veut éviter, c’est de se retrouver avec des villages fantômes. Ce serait dénaturer ce que sont les Îles. On ne veut pas devenir seulement un endroit de villégiature. »

Dans les prochaines années, 1500 emplois seront à pourvoir, vraisemblablement par des gens qui arriveront de l’extérieur, le tout étant couplé à une courbe démographique qui augmente, ajoute-t-il. D’où la nécessité d’agir sur ce front, tout en construisant plus de logements pour des locations de longue durée et en révisant le schéma d’aménagement.

« Dans ce type d’endroit, il y a une demande forte à certaines périodes de pointe dans l’année pour être sur place et bénéficier de la qualité de vie de l’endroit. Mais le nombre d’options est restreint », mentionne Jean-Philippe Meloche, professeur d’économie urbaine à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal. « On va protéger le paysage et le patrimoine. Mais l’effet pervers, c’est que ça devient complexe de construire des bâtiments, ce qui contribue à la rareté », ajoute-t-il.

Il souligne que les touristes sont souvent prêts à payer une somme d’argent plus substantielle pour se loger quand ils sont en vacances. « Ils sont prêts à payer cher la nuit quand c’est seulement pour quelques jours, alors ça devient avantageux pour un propriétaire de les mettre en location pas très longtemps », dit-il, en ajoutant que des plateformes comme Airbnb sont grandement venues faciliter ces transactions.

À L’Anse-Saint-Jean, un petit village bien situé sur le littoral du fjord du Saguenay et couru par les touristes d’ici et d’ailleurs, l’enjeu fait jaser, et le maire veut changer la réglementation existante. « J’ai une équipe qui travaille sur le dossier pour s’assurer que tout se fasse dans les règles de l’art », mentionne au Devoir le maire, Richard Perron, qui dit en faire une priorité.

Certains peinent à acheter une maison, et des propriétaires d’industries touristiques ont de la difficulté à loger leurs travailleurs saisonniers. « Le problème principal est que, souvent, des gens qui vivent à l’extérieur de la région vont acheter une maison et vont la mettre sur le marché de location à court terme sans y vivre toute l’année. Ça dévitalise nos quartiers et ça fait monter les prix », dit-il, en ajoutant qu’il y a aussi des problèmes de bruit pour les voisins.

Il espère modifier le règlement « le plus rapidement possible », idéalement ce printemps. Tout est sur la table, notamment interdire la location à court terme dans un plus grand nombre de secteurs.

À proximité, au village de Petit-Saguenay, où l’on a anticipé ces problèmes, c’est déjà chose faite depuis la fin de l’été dernier.

« J’estime que ça a prévenu certaines situations », mentionne au Devoir le maire, Philôme La France. « C’est difficile à mesurer, mais de toutes les personnes qui ont acheté une maison l’année dernière, aucune n’a fait de demande pour en faire une résidence de tourisme. »

Pas contre les touristes

 

On se garde toutefois bien de dire que ces règlements sont une attaque frontale contre les touristes. « Notre but, c’est d’arriver à un point d’équilibre », souligne Jonathan Lapierre. « L’industrie touristique est fondamentale pour le tissu social et économique. Mais nos gens sont notre raison d’être et notre identité. »

Reste que cela ne convainc pas tout le monde. « Je pense qu’on vient s’attaquer à une partie importante de notre industrie touristique, car on sait que ce type de logement est de plus en plus populaire », a notamment mentionné un Madelinot, Élie Chevrier, lors des consultations. « Je pense qu’on a pris un éléphant pour écraser une souris, pense-t-il. Cette solution ne va pas aider de quelque façon que ce soit la problématique de logement qu’on a. »

Selon Jean-Philippe Meloche, l’après-pandémie pourrait calmer les choses, puisque les gens voyageront à nouveau à l’extérieur du Canada. Mais le professeur estime que la demande pour des résidences dans des paysages bucoliques sera en fait de plus en plus forte à l’avenir, à cause du vieillissement de la population, des gens qui prendront leur retraite et du télétravail.

« Ça pousse les populations vers des régions qui ont des emplois moins intéressants, mais qui ont comme atouts des paysages et de la villégiature », explique-t-il.

Le défi des villages pour faire face à la demande sera de faire du développement immobilier sans défigurer les paysages ni pervertir les lieux, pense-t-il.



À voir en vidéo