La ruelle de la discorde dans Hochelaga

Un groupe de résidents se mobilisent depuis quelques années pour dénoncer la scission de leur ruelle, verte d’un côté, déserte de l’autre. Selon eux, le verdissement de la ruelle est devenu un projet de division.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Un groupe de résidents se mobilisent depuis quelques années pour dénoncer la scission de leur ruelle, verte d’un côté, déserte de l’autre. Selon eux, le verdissement de la ruelle est devenu un projet de division.

Une ruelle scindée en deux par l’arrivée d’un immeuble résidentiel en copropriété dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal, en pleine gentrification, crée des tensions dans le voisinage, tandis que des locataires affirment écoper d’une décision prise sans leur consentement, qui témoigne, selon eux, d’une « division » entre deux classes de citoyens.

La création d’une ruelle verte représente normalement l’occasion d’unir les citoyens d’un secteur derrière un projet de verdissement afin d’améliorer la qualité de vie et la cohabitation sociale tout en luttant contre les îlots de chaleur. Or, les propriétaires logeant dans l’Usine 51, un ancien bingo transformé en un immeuble de 75 appartements dans les dernières années, ont plutôt décidé, en 2017, de scinder cette ruelle en deux en y déposant des cloches de béton, offertes par l’arrondissement, et qui ont depuis été remplacées par des blocs en bois. Ces propriétaires se seraient plaints du bruit et de la poussière générés par les voitures qui passaient derrière l’immeuble, notamment, afin de justifier cette mesure auprès de l’arrondissement.

Ce dernier a ensuite accordé, en août 2018, un financement de plus de 43 100 $ à un organisme communautaire pour réaliser une ruelle verte située uniquement derrière cet immeuble, ce qui a eu pour effet de bloquer un des accès en voiture aux autres résidents de cette ruelle, des locataires en bonne partie. L’arrondissement affirme au Devoir que ce projet de ruelle verte a reçu le nombre d’appuis nécessaires pour prendre forme. Le guide d’aménagement d’une ruelle verte dans l’arrondissement prévoit néanmoins que tous les résidents riverains doivent être consultés. Or, seuls les propriétaires de l’immeuble ont été informés en amont de la réalisation de ce projet, affirment de nombreux locataires de l’autre côté de la ruelle, qui n’ont pu bénéficier de cette initiative.

« Je trouve ça désolant et ça me donne vraiment l’image que notre rue est divisée entre deux classes de citoyens : les mieux nantis, qui ont un condo et leur propre ruelle verte, et nous, qui sommes locataires, avec une ruelle déserte », soupire Gabrielle Létourneau, une résidente du secteur, qui aurait souhaité que ce projet puisse bénéficier à toute la ruelle. Des propos partagés par plusieurs locataires rencontrés par Le Devoir dans cette ruelle jeudi dernier. Après avoir signé en vain une pétition à l’automne 2017 et envoyé une lettre au conseiller du district d’Hochelaga, Éric Alan Caldwell, pour tenter d’ouvrir le dialogue avec l’arrondissement sur ce problème, ceux-ci ont décidé de reprendre ce combat, quelques années plus tard. Élise Ekker fera ainsi partie des résidents qui questionneront les élus à ce sujet pendant la séance du conseil d’arrondissement du 13 décembre afin de demander la tenue d’une rencontre entre les résidents de cette ruelle en présence de M. Caldwell.

« Nous aussi, on aimerait ça faire une ruelle verte en collaboration », lance Mme Ekker. Or, en ce moment, « il n’y a pas moyen de dialoguer, de trouver une solution ensemble ». Ainsi, au lieu d’être un projet « rassembleur », la création de cette ruelle verte « est devenue un projet de division », renchérit à ses côtés son conjoint, Gaël Poirier.

Ça me donne vraiment l’image que notre rue est divisée entre deux classes de citoyens : les mieux nantis, qui ont un condo et leur propre ruelle verte, et nous, qui sommes locataires, avec une ruelle déserte

 

Plusieurs locataires indiquent qu’ils auraient été ouverts à un compromis qui aurait permis non seulement de verdir l’ensemble de cette ruelle, mais aussi d’en conserver les deux accès en voiture. Car, maintenant, le seul accès disponible est souvent bloqué par des camions ou, l’hiver, par des bancs de neige. « Il a même fallu une couple de fois que je prenne un taxi pour aller travailler. J’étais rendu prisonnier dans ma propre cour », lance Carl Chartrand, un locataire de 65 ans qui travaille pour le Port de Montréal. La fermeture d’un des accès de cette ruelle a par ailleurs doublé la circulation de voitures à la seule entrée maintenant disponible, causant des problèmes de sécurité, notamment pour les enfants. « C’est dangereux », lâche M. Chartrand.

Jointe par Le Devoir, la présidente du conseil d’administration du syndicat de copropriété de l’Usine 51, Mireille Bénard, a fait valoir que les résidents de l’immeuble subissaient plusieurs désagréments avant l’aménagement de cette ruelle verte. « Il y avait beaucoup de prostitution dans la ruelle et de circulation automobile parce que les gens coupaient dans la ruelle », affirme-t-elle, comme l’a aussi fait remarquer l’arrondissement dans un courriel au Devoir. Mme Bénard affirme d’autre part être ouverte à l’idée que cette ruelle verte soit élargie à l’ensemble de la ruelle, à condition cependant que le passage des voitures n’y soit plus autorisé.

« On ne demande pas mieux que de travailler avec eux, de faire de la plantation […] Ça nous emballerait de le faire, mais si le prix à payer, c’est de mettre fin à notre ruelle verte, on n’est pas d’accord. Ça ne réglera pas le problème de tensions », dit-elle au téléphone. Entre-temps, « tout le monde profite » de la ruelle verte derrière l’Usine 51, qui est accessible à tous les piétons, rappelle pour sa part Marc-André Michaud, qui est propriétaire d’un appartement dans ce bâtiment depuis cinq ans.

L’arrondissement souligne pour sa part par écrit qu’il avait versé une somme au promoteur du projet de l’Usine 51 afin qu’il remplace le revêtement bitumineux derrière cet immeuble par une surface végétalisée, mais l’entrepreneur responsable du projet a ensuite fait faillite sans avoir respecté au préalable « son engagement de verdir la ruelle » derrière ce bâtiment. L’arrondissement a donc repris en main ce projet. Or, « comme le projet initial ne comprenait que l’aménagement de la partie nord de la ruelle, il a été convenu de circonscrire les aménagements à cette même zone », ajoute une porte-parole.

L’arrondissement souligne toutefois que le conseiller Éric Alan Caldwell se dit « ouvert à rencontrer les citoyens qui le désirent pour discuter des problèmes soulevés, surtout ceux qui sont en lien avec la sécurité, afin de réfléchir, ensemble, à de possibles solutions ».

Un quartier en pleine ébullition

Bien qu’anecdotique, la saga entourant cette ruelle symbolise en quelque sorte les effets du processus de gentrification que connaît le quartier Hochelaga-Maisonneuve, marqués par l’arrivée d’une nouvelle classe sociale, généralement plus aisée, dans ce qui était autrefois un secteur ouvrier, notent plusieurs experts consultés par Le Devoir.

 

La gentrification de ce quartier, qui se caractérise notamment par la construction de nombreux immeubles résidentiels en copropriété, a contribué d’une part à l’embellissement et au verdissement de ce quartier, reconnaît Gilles Sénécal, professeur à la retraite de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), qui avait étudié ce phénomène dans l’arrondissement en 2017 à la demande de l’ancien maire Réal Ménard. Ce processus stimule toutefois d’autre part une hausse rapide des valeurs foncières et, par ricochet, des loyers, ce qui complique la vie des résidents moins nantis, souligne l’expert. « Les locataires sont évincés », lance-t-il, tandis que la trame commerciale du quartier se transforme elle aussi, avec l’arrivée de nouveaux résidents.

 

« On voit les commerces changer, les papeteries commencent à disparaître et les restaurants plus chics s’installent », illustre M. Sénécal.

 

La gentrification d’un quartier peut aussi créer une fissure entre différentes classes sociales et ainsi poser des enjeux de cohabitation sociale, note pour sa part Iulia Nastase. L’étudiante au doctorat en communication à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) est à l’origine d’un documentaire, qui sera diffusé l’an prochain, sur les impacts de la gentrification de ce quartier. Une démarche qui l’a amenée à sonder une centaine de résidents du secteur.

 

« On sent une tension quand on parle aux personnes qui sont là depuis longtemps dans Hochelaga, parce que les gens se sentent de plus en plus exclus », constate-t-elle. « Ça crée une tension entre deux tranches de la population », ajoute-t-elle.

 

« La population est désappropriée de son milieu de vie avec les changements dans son quartier », évoque également Leila Ghaffari, qui est détentrice d’un doctorat en études urbaines à l’UQAM et qui occupe la fonction de conseillère en matière d’habitation pour l’organisme Vivre en ville. Pour mettre fin au « sentiment d’exclusion » que la gentrification peut générer chez une partie de la population, « des efforts politiques » sont, selon elle, nécessaires, notamment pour mieux inclure tous les citoyens dans les processus décisionnels de la Ville.



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