Quand l’autopartage a trop la cote

Un certain mécontentement enfle à l’égard de Communauto. Depuis plusieurs mois, des utilisateurs signalent avoir plus de difficultés qu’avant à réserver les voitures. L’utilisation du service d’autopartage a monté en flèche pendant la pandémie, et l’entreprise espère que l’achat de 500 à 700 voitures supplémentaires pour l’année prochaine aidera à corriger le tir.

« Depuis six mois, c’est vraiment intense, c’est pire », lance Geneviève Bujold. La résidente de Rosemont utilise Communauto depuis l’année dernière, après s’être débarrassée de sa voiture « bonne pour la scrap ». « Avant, je devais être un peu patiente pour trouver une voiture. Mais là, je suis incapable toute la journée. J’ai acheté la passe à 80 $ par mois, et ça devient frustrant », dit-elle. Elle voit encore des avantages, mais approche du point de rupture.

Les fins de semaine sont particulièrement éprouvantes pour certains, et les commentaires abondent en ce sens sur les réseaux sociaux. Selon ce que Le Devoir a constaté, certaines personnes réservent une voiture le samedi et le dimanche un mois à l’avance, quitte à annuler à la dernière minute.

Les fins de semaine ont toujours été plus difficiles, rapporte Catherine Dion, membre de Communauto depuis une vingtaine d’années. Elle constate toutefois que ça empire depuis quelque temps. « Mais le matin, pour emmener mon fils à l’école, je n’ai jamais de problèmes », nuance-t-elle.

Des utilisateurs de Longueuil et de Québec avec qui Le Devoir a discuté font également écho à cette situation. Tous s’entendent pour dire qu’ils apprécient encore le service, mais qu’ils sentent la pression.

Une « mauvaise passe »

« On manque de voitures, reconnaît Marco Viviani, vice-président, développement stratégique chez Communauto. Nous avons ajouté plus de 300 voitures cette année à Montréal, mais ce n’était pas suffisant pour le type d’utilisation qui se fait et la croissance qu’on a eue. »

Au moment de faire la commande de voitures, dans un contexte de pandémie, il était difficile pour l’entreprise d’avoir une idée claire de ce que serait la situation à l’été 2021. « On pensait qu’on aurait recommencé à voyager et qu’il y aurait un certain retour à la normale, ce qui ne s’est pas concrétisé », dit-il.

Beaucoup de Québécois ne sont pas sortis du pays pendant leurs vacances et ils ont été nombreux à utiliser Communauto pour sortir de la ville et visiter la province.

L’entreprise est aussi touchée par la pénurie de véhicules neufs et doit composer avec des délais de livraison beaucoup plus longs que la normale, sans compter les retards imprévus. « Quand il y a des délais de six mois, c’est dur de se rattraper, explique Marco Viviani. Prévoir longtemps à l’avance dans une situation de changement, c’est difficile. » Il y a également eu des retards dans la livraison cet été.

Une centaine de véhicules doivent néanmoins être ajoutés d’ici Noël à Montréal. L’entreprise prévoit également commander entre 500 et 700 véhicules à l’échelle du Québec pour l’année prochaine. « De cette façon, on pense pouvoir absorber la croissance de l’année dernière, le déficit de cette année et la croissance de l’année prochaine », précise-t-il, tout en insistant à nouveau sur le fait que les « prévisions sont difficiles à faire ».

« On ne sait pas si on sera encore tous au Québec l’été prochain. Ce qu’on essaie de faire, c’est de grandir suffisamment pour garantir une disponibilité. Mais pas trop, parce que ça entraînerait un déficit, qu’on devrait compenser en augmentant les tarifs, dit-il. C’est une mauvaise passe, on espère que ça ira mieux l’année prochaine. »

Une plus grande utilisation

Communauto fait face à une popularité grandissante depuis quelques années, avec plus d’utilisateurs que la normale qui se sont inscrits. Mais c’est surtout l’utilisation des véhicules qui a grimpé en flèche. « C’est surtout de juin à septembre. Nous avons eu une augmentation de l’ordre de 40 % des heures d’utilisation par véhicule en 2020 et en 2021 », rapporte Marco Viviani.

Le comportement des gens et leurs habitudes de transport ont changé avec le confinement et le télétravail. « Nous sommes dans une période où, en mobilité, il est trop difficile d’établir des tendances. Les gens ont beaucoup modifié leurs habitudes de mobilité, pendant un grand laps de temps », avance Jean-Philippe Meloche, professeur à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal.

La peur de prendre le transport en commun a eu une incidence certaine. Pierre Barrieau, chargé de cours à l’Université de Montréal et spécialiste en planification des transports, explique que les gens utilisent les voitures Communauto plus longtemps, ce qui les rend moins disponibles.

« Comme les gens ont des horaires plus flexibles, ils se permettent des sorties supplémentaires, dit-il. Il y a aussi un aspect sociologique : comme les gens souffrent du confinement, il y a un désir de sortir de la maison pour, par exemple, aller voir les feuilles d’automne dans les Laurentides. Il y a plus de kilomètres et d’heures, donc ça fait pression sur Communauto. »Comme les locations sont plus longues, une voiture sera moins réservée dans une journée ou une semaine.

Il y a aussi un enjeu de « perception, pense Marco Viviani. On arrive à avoir une voiture, mais ça prend un peu de patience. L’enjeu est de dire dans combien de temps il y aura une voiture de disponible proche de chez moi. En 2019, on était autour de 10 minutes d’attente. Maintenant, c’est plus long, c’est environ 20 minutes ».

L’entreprise aimerait donc ajouter une alerte sur l’application pour prévenir les abonnés quand une voiture se libère. Il est également prévu d’intégrer, en 2023, un système sur lequel des gens pourraient rendre disponible leur voiture personnelle, un peu comme la plateforme Turo.

Comme les gens souffrent du confinement, il y a un désir de sortir de la maison pour, par exemple, aller voir les feuilles d’automne dans les Laurentides. Il y a plus de kilomètres et d’heures, donc ça fait pression sur Communauto.

Un respect qui s’effrite ?

L’entreprise Communauto, qui a été fondée en 1994, connaît une belle croissance. Le service d’autopartage dépasse maintenant les 100 000 abonnés, et 7 % des ménages l’utilisent à Montréal.

Si certains ne voient pas vraiment de changements, d’autres se demandent si l’augmentation du nombre d’utilisateurs s’accompagne d’une perte de l’esprit de communauté et de respect.

« Les gens ne savent pas qu’ils doivent mettre de l’essence dans la voiture, la qualité des abonnés a peut-être baissé, ils sont moins informés, estime Catherine Dion. Je pense que les gens consomment la voiture plutôt que de comprendre qu’ils utilisent un service partagé, avec une responsabilité. »

Simon Turgeon, un utilisateur de Longueuil, remarque que les voitures sont plus sales et que le réservoir d’essence est souvent rempli à moins d’un quart. « Je reste satisfait et je l’utilise quand même beaucoup. Mais il faut améliorer le respect entre utilisateurs », pense-t-il.

De son côté, Communauto pense que la diffusion du service entraîne une utilisation moins « soigneuse », mais ne croit pas que la situation soit très différente de celle d’avant. « C’est difficile à quantifier, souligne Marco Viviani. Intuitivement, je vous dirais qu’il y a eu un changement avec l’introduction du service FLEX, que les gens utilisent sur une période plus courte, car ils peuvent être pressés. » Il ajoute qu’il est maintenant possible de faire des signalements au moyen de l’application.



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