Un urbanisme vertical qui divise à Repentigny

Pour se conformer au Plan métropolitain d’aménagement et de développement du Grand Montréal, la Ville aménage des «milieux de vie denses, compacts et mixtes». Quitte à ce que de nouvelles constructions sur la rue Notre-Dame bloquent désormais la vue sur le fleuve.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Pour se conformer au Plan métropolitain d’aménagement et de développement du Grand Montréal, la Ville aménage des «milieux de vie denses, compacts et mixtes». Quitte à ce que de nouvelles constructions sur la rue Notre-Dame bloquent désormais la vue sur le fleuve.

Nicole Turenne est heureuse dans sa « vieille » maison du boulevard Notre-Dame-des-Champs, à Repentigny, dans laquelle elle habite depuis plus de 70 ans. Au grand déplaisir des promoteurs immobiliers en quête de nouveaux terrains, la septuagénaire entend y demeurer aussi longtemps qu’elle gardera sa bonne forme.

« C’est effrayant le nombre d’agents [immobiliers] qui m’appellent ! Je suis rendue que je ne réponds plus. Je me dis à moi-même : “Je ne suis pas prête” », confie la brigadière scolaire ayant 46 ans de métier derrière le panneau d’arrêt : 34 ans au coin Claude-David/Notre-Dame et 12 ans au coin Iberville/Laforest, où Le Devoir l’a croisée. « Même ma fille me dit : “Elle est vieille ta maison !” Elle est peut-être vieille, mais la vieille, elle l’aime ! »

Nicole Turenne fait matin, midi et après-midi le nécessaire afin que les enfants du quartier aillent à l’école ou en reviennent sans encombre. « Tout le monde me dit : “Lâche ton ouvrage !” Excuse-moi, mais le monde ne se mêle pas de ses affaires », lance-t-elle, avant d’éclater de rire. « Vous n’avez pas fini de me voir ! »

La native de Cornwall, en Ontario, reste aussi sourde aux appels de certains de ses proches l’invitant à emménager dans l’une des deux tours de 30 étages ayant poussé sur les berges du fleuve Saint-Laurent — Sélection Retraite (334 unités) et Résidences Soleil (476 unités). « Payer 1200 [dollars] pour un condo… Tu n’es même pas chez vous, même si je sais bien qu’il y a la laveuse, la sécheuse, le poêle… » dit la femme ayant été récemment classée comme « patrimoine » repentignois.

Nicole Turenne a vu Repentigny se transformer sous ses yeux depuis sept décennies. « J’ai vu ça se construire. Je vois ça se détruire », souligne-t-elle, avant d’ajouter : « Ils ont jeté une maison à terre à côté de chez moi et ils ont loué six logements. »

La population de la municipalité de Lanaudière a bondi, passant de 73 554 à 86 468 personnes en près de 20 ans (2001-2020), selon l’Institut de la statistique du Québec.

Les possibilités de développement sont aujourd’hui limitées à Repentigny, qui a déjà loti « 99,9 % » de son territoire, dans la mesure où la municipalité renonce à toute velléité de demander le dézonage de terres agricoles.

Pour se conformer au Plan métropolitain d’aménagement et de développement du Grand Montréal, la Ville aménage des « milieux de vie denses, compacts et mixtes », en plus de favoriser le « transport actif et collectif » et de protéger les milieux naturels et agricoles. Concrètement, elle mise notamment sur l’érection de tours d’habitation de 20 étages ou moins et de résidences pour personnes âgées de 30 étages ou moins dans un « secteur bien circonscrit », le flanc du fleuve — ce qui ne fait pas l’unanimité.

En effet, les trois candidats à la mairie de Repentigny — Nicolas Dufour (Avenir Repentigny), Éric Chartré (Repentigny Ensemble) et Martin Nadon (Parti démocratique de Repentigny-Le Gardeur) — sont divisés sur la « stratégie de développement par densification » préconisée par l’administration de la mairesse, Chantal Deschamps, qui s’apprête à tirer un trait sur 24 ans de vie politique. « Mettre un frein à la construction effrénée des tours à condos le long du fleuve Saint-Laurent », peut-on notamment lire dans la liste des promesses électorales de Nicolas Dufour.

99,9%
C’est la part du territoire de Repentigny déjà lotie, limitant les possibilités de développement supplémentaire, dans la mesure où la municipalité renonce à toute velléité de demander le dézonage de terres agricoles.

Quelle est la solution de rechange à la mise en chantier d’une tour d’habitation de 30 étages ? La construction de 400 maisons unifamiliales et de kilomètres et de kilomètres de rues, de trottoirs, de canalisations d’égouts et d’aqueduc sur 23 hectares de terres agricoles ? La mairesse a posé ces questions au cours de l’été, voyant l’inquiétude grandissante suscitée par l’apparition des nouvelles tours.

Celle-ci s’est engagée à ouvrir de nouvelles « fenêtres » vers le fleuve au moyen de servitudes de passage pour les piétons et les cyclistes derrière chaque nouveau projet immobilier riverain et un quatrième parc en bordure du cours d’eau, le parc de l’Anse, financé à même les frais imposés aux promoteurs immobiliers.

Les travaux au bas des deux nouvelles tours d’habitation pour personnes de 55 ans et plus de la rue Notre-Dame ont entraîné un accroissement de la circulation routière sur le boulevard Iberville, constate Nicole Turenne. « Je suis habituée au trafic », précise la brigadière scolaire.

Elle gratifie d’un « Salut, mon cœur ! » ou encore d’un « Bonjour, les amis ! » les écoliers s’arrêtant à ses côtés. « J’aime mon ouvrage pareil comme si je commençais », s’exclame-t-elle, tout en se rappelant ne « pas [être] censée communiquer avec les journalistes ». « Je n’ai pas d’auto, j’ai mes amis, j’ai mon travail et j’ai ma maison. Je suis comblée par la vie ! [Repentigny,] c’est la ville du bonheur ! » continue-t-elle.

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