Québec s’agace des dépenses «incontrôlées» de la STM

Projet phare de la STM, le prolongement de la ligne bleue du métro trône au centre des préoccupations. Le projet accumule les retards. Et la facture anticipée s’allonge.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Projet phare de la STM, le prolongement de la ligne bleue du métro trône au centre des préoccupations. Le projet accumule les retards. Et la facture anticipée s’allonge.

La hausse des coûts associés aux grands projets de la Société de transport de Montréal (STM) menace de faire dérailler ses relations avec Québec. Dans l’entourage de la ministre responsable de la Métropole, Chantal Rouleau, on reproche au transporteur d’avoir « perdu le contrôle » de ses dépenses, a appris Le Devoir.

Selon nos informations, les politiques financières de l’organisme métropolitain de transport collectif créent un profond malaise à Québec. Les sources que nous avons consultées déplorent l’apparition d’une véritable « culture d’entreprise » où les dépassements de coûts sont monnaie courante. Elles montrent du doigt la hausse des dépenses liées à une poignée de projets majeurs, comme le prolongement de la ligne bleue, le centre d’attachement Nord-Ouest et le pôle multimodal Vendôme.

Depuis la publication des premières estimations, chacun de ces projets a vu sa facture anticipée grimper d’au moins 48 %. « L’attitude actuelle de la STM est tout à fait consternante », lance une source gouvernementale bien au fait du dossier, mais qui n’est pas autorisée à en parler publiquement.

« Alors qu’elle est l’organisation la mieux placée pour trouver des pistes de solution, elle n’a fait jusqu’ici aucun effort significatif pour mieux gérer les fonds publics, tant dans ses opérations que sur la gestion de ses projets d’infrastructures », poursuit-elle.

Projet phare de la STM, le prolongement de la ligne bleue du métro trône au centre des préoccupations. Le projet accumule les retards. Et la facture anticipée s’allonge.

Au début de l’année, la STM confiait ne plus être en mesure « de livrer le projet dans la forme, le budget et l’échéancier qui lui ont été confiés » et exigeait du gouvernement de François Legault une « orientation claire » afin de se sortir du cul-de-sac. Le coût estimé du projet oscillerait aujourd’hui autour de 6,9 milliards de dollars, soit 3 milliards de plus qu’attendu… et beaucoup trop aux yeux de Québec.

En juin dernier, La Presse rapportait qu’un comité de travail avait proposé plusieurs mesures dans le but de réduire les coûts anticipés de la ligne bleue. Les économies suggérées s’élevaient à 1,2 milliard de dollars. Selon nos informations, la STM œuvre actuellement à appliquer les recommandations.

« Casser du sucre sur notre dos »

En entrevue avec Le Devoir, la STM se dit « attaquée » par les témoignages récoltés. « Nous, ce qu’on essaie de faire, c’est de s’élever au-dessus de la mêlée et de regarder les faits », soutient son directeur général, Luc Tremblay, joint au téléphone.

Le principal porte-parole de la société de transport s’étonne peu des critiques formulées à l’égard de son organisme. « Rien de nouveau », laisse-t-il tomber en entrevue.

Or, à ses yeux, les hausses des coûts dépendent beaucoup plus de facteurs extérieurs que de la gestion financière du transporteur. M. Tremblay évoque notamment la flambée des coûts des terrains et la surchauffe du marché. Dans le cas de la ligne bleue, la STM prévoyait déjà il y a deux ans que le budget dépasserait les six milliards.

« Encore une fois, je trouve ça dommage qu’on pointe la STM du doigt alors que ça se passe partout au Québec, lance-t-il. Ça prend un bouc émissaire, ça prend des raisons. Puis, c’est la STM qui est visée. »

La ministre Rouleau a réagi aux révélations du Devoir, mercredi, convenant qu’il « y a des dépassements de coûts qui sont extrêmement importants » à la STM. « Faut-il accepter cet état de choses ? Je ne pense pas. Il faut revoir cette situation-là », a-t-elle dit au sortir d’une séance du Conseil des ministres.

Inflexibilité ?

Les critiques formulées par Québec à l’égard de la STM sont multiples. En plus d’éprouver des difficultés à limiter les hausses de coûts, l’organisme parapublic ferait preuve d’« obstruction systématique » devant les demandes du gouvernement. Pas question de modifier la prestation de service pour réduire le plus possible les dépenses pendant la pandémie, par exemple.

« Le refus [du transporteur] de s’adapter au contexte exceptionnel de pandémie et d’optimiser ses façons de faire est tout simplement injustifiable », a signifié une des sources gouvernementales jointes par Le Devoir.

Luc Tremblay se défend. Réduire le service en période pandémique aurait contrecarré les objectifs de santé publique, qui demandaient le respect de la distanciation de deux mètres, observe-t-il.

Dans l’entourage de Mme Rouleau, on persiste et signe : le « manque de collaboration » de la STM risque de « peser lourd sur les chances de réussite de la relance du transport collectif dans la région métropolitaine ». L’organisme refuserait notamment de s’intégrer dans la structure de l’Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM).

Créé en 2016, cet organisme-parapluie chapeaute et finance les réseaux de transport du Grand Montréal, en plus d’appliquer la grille tarifaire en vigueur sur le territoire de la région. À plusieurs reprises, la STM a critiqué la portée de son rayon d’action. En mai dernier, elle faisait paraître un rapport dans lequel le bilan de l’Autorité depuis sa création cinq ans plus tôt était fortement remis en question. « Le choix de l’ARTM de régulièrement se substituer à l’expertise de la STM est peu productif et coûteux », pouvait-on y lire.

Luc Tremblay maintient que les échanges avec l’ARTM se font dans un esprit de collaboration. Il appelle toutefois l’Autorité à revoir ses priorités.

À l’approche de 2022, la STM anticipe un manque à gagner d’environ 62 millions de dollars. L’opérateur s’estime incapable de remplir le trou « sans toucher au service », et demande à Québec de délier les cordons de la bourse une nouvelle fois.

L’an dernier, Québec avait libéré plus d’un milliard de dollars pour sauver les sociétés de transport, à la dérive en raison de la pandémie. Aux dernières nouvelles, la STM fonctionnait à environ 55 % de son achalandage prépandémique.

Avec Marie-Michèle Sioui

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