L’esprit en marche

Henry David Thoreau encourage à marcher comme des chameaux, c’est-à-dire en ruminant, autrement dit en pensant. Marcher, précise-t-il, permet de revenir sur soi, de descendre en nous.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Henry David Thoreau encourage à marcher comme des chameaux, c’est-à-dire en ruminant, autrement dit en pensant. Marcher, précise-t-il, permet de revenir sur soi, de descendre en nous.

En 1776, l’année même où les États-Unis proclament leur indépendance à l’égard de l’Angleterre, le philosophe Jean-Jacques Rousseau, fidèle à ses habitudes, réfléchit tout en marchant. Il a bien sûr en poche de quoi noter ses réflexions lorsqu’il lui en vient une. Quoi de mieux pour penser que le mouvement cadencé de son corps qui va de l’avant ? Il se plaît, en tout cas, à faire l’éloge de cette pratique. Rousseau est un adepte fervent de la marche. Il a l’habitude des longues promenades. Elles lui sont nécessaires. Mais ce jour-là, le jeudi 24 octobre 1776, un malheur survient. L’événement est dûment raconté dans ses Rêveries du promeneur solitaire.

Qu’arrive-t-il ? Voici ce qu’il nous en dit. Il était « sur les six heures à la descente de Ménilmontant […] quand des personnes qui marchaient devant moi s’étant tout à coup brusquement écartées, je vis fondre sur moi un gros chien danois qui, s’élançant à toutes jambes devant un carrosse, n’eut pas même le temps de retenir sa course ou de se détourner quand il m’aperçut ». Pour échapper au molosse qui s’est détourné du carrosse, Rousseau décide, sans avoir le temps d’y réfléchir, de sauter bien haut. Qui peut sauter plus haut qu’un danois qui fonce tout droit sur vous ? Le chien le fauche. Il retombe lourdement au sol, s’y écrase, en sang. Il perd connaissance. « Je ne sentis ni le coup ni la chute, ni rien de ce qui s’ensuivit jusqu’au moment où je revins à moi », c’est-à-dire la nuit presque tombée. Il se voit alors entre les bras de quelques passants. Ils tentent de le réanimer, après lui avoir porté secours. Se promener à pied n’est pas toujours sans danger. Rousseau l’apprend à ses dépens.

Blessé, meurtri, Rousseau se sent néanmoins très bien. Il a encore toutes ses dents. Il aurait pu se rompre les os. Il le sait. Mais ce n’est pas le cas. Cette chute constitue donc pour lui une occasion de réfléchir davantage encore au sentiment de son existence. Et quoi de mieux, pour éprouver le délicieux sentiment d’exister, que de se donner la peine de marcher encore pour y réfléchir ? Rousseau, toute sa vie, sera un marcheur.

Une activité pour penser

Les philosophes ont été nombreux à considérer la marche comme leur activité de prédilection. Certains la situent même au cœur de leur réflexion. Cela n’est pas apparu avec Rousseau. Dans l’Antiquité, Aristote, par exemple, est un adepte de la marche. Ses disciples l’écoutent discourir en marchant à ses côtés.

En Amérique, Henry David Thoreau incarne aussi cette figure du penseur marcheur. « Je n’ai rencontré qu’une ou deux personnes au cours de mon existence qui aient compris l’art de la marche », affirme Thoreau. L’auteur de Walden donne en exemple de ces vrais marcheurs, dit-il, ceux du Moyen Âge qui parcouraient leur pays en prétendant être en partance pour la Terre sainte. Ils n’y allaient jamais, mais découvraient de la sorte sous leurs pas répétés la vérité de leur propre monde.

« Chaque marche est une sorte de croisade, prêchée par un Pierre L’Hermite qui sommeille en chacun de nous », affirme Thoreau. La marche devient de la sorte la base solide de l’expérience du monde qu’a chacun d’entre nous.

Revenir

Puisque la moitié de nos promenades consiste à revenir sur nos pas, la marche ne constitue-t-elle pas l’activité parfaite pour revenir en même temps sur nous-même ? Thoreau affirmait qu’il ne pourrait entretenir sa santé physique et intellectuelle s’il ne passait pas au moins quatre heures par jour, et souvent davantage, à se « balader dans les bois, par les collines et les champs, totalement libre ». Cependant, la marche n’est pas d’abord pour lui un exercice physique. Il ne sera pas le seul à l’affirmer.

La marche n’est pas à proprement parler un sport, à moins d’être un Marcel Jobin, ce marcheur olympique à jamais mécompris. Le public, très tôt, le surnommera « le fou en pyjamas ». Le déhanchement nécessaire à cette discipline et les vêtements portés par Jobin en avaient fait une sorte d’original à Parent, en Haute-Mauricie, où il est né en 1940. Toujours actif en compétition, Jobin sera sélectionné pour trois Jeux olympiques d’été et fracassera des records canadiens. Marcher ainsi signifie que jamais l’un de vos deux pieds ne doit quitter le sol, au contraire de la course à pied.

Seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose

Pour l’essentiel, la marche n’est pas sport. Il y a une notion de compétition et de dépassement de soi propres aux sports qui échappe en gros à la pratique de la marche.

Reste que la marche est bonne pour la santé. Tout comme pour l’esprit. Qui dirait le contraire ? Trente minutes par jour et le tour est joué, racontent les médecins. Mais ce n’est pas d’emblée la raison première pour marcher, affirment les philosophes.

Thoreau encourage à marcher comme des chameaux, c’est-à-dire en ruminant, autrement dit en pensant. Marcher, précise-t-il, permet de revenir sur soi, de descendre en nous.

Marcher à la ville

Vers où faut-il marcher sinon vers soi-même ? Si Thoreau fuit les chemins balisés, préférant de loin cheminer par les routes désertes de campagne, voire tout simplement à travers champs et bois, force est de constater que la marche dans la ville est une réalité obligée pour nombre d’entre nous. Comment marcher dans la ville ?

Dans les années d’après-guerre, l’Internationale situationniste, un mouvement révolutionnaire propulsé par la prose de Guy Debord, s’intéresse à l’idée de dériver dans la ville. Il faut marcher sans se soucier d’où l’on va, errer si l’on veut, histoire de faire le plein des ambiances et des lieux, au gré de ses impressions du moment. Cela peut être l’affaire de moments, c’est-à-dire de quelques heures, voire de quelques jours.

Debord va échafauder une théorie de la dérive. Tout cela dépasse largement le cadre de la simple marche. Il s’agit d’abord de miser sur la joie intellectuelle que peut procurer le fait de susciter des hasards, en fixant comme règle de départ l’aléatoire. Où va-t-on ? Par là…

La pensée en marchant

Nietzsche est un marcheur. Toute son œuvre en donne la preuve, au point de se demander si celle-ci existerait sans celle-là. Il va jusqu’à écrire, dans le Crépuscule des idoles, que « seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose ». Le corps donne sens à la pensée. Il faut en user. Il faut marcher. Apprendre à penser et à marcher va pour lui de pair. Il pense en marchant, crayonne ses idées tout en allant, sur des carnets qui nourriront plus tard son travail. « Nous ne sommes pas de ceux qui ne pensent qu’au milieu des livres », écrit-il dans Le gai savoir, et dont l’idée attend pour naître les stimuli des pages. Oh que non ! Il préfère « penser à l’air libre », surtout en marchant, mais pas seulement, en sautant aussi, en montant, en dansant, « de préférence sur les montagnes solitaires ou sur les bords de mer, là où même les chemins se font méditatifs ».

Simone de Beauvoir, si longtemps honnie par les nationalistes de la mouvance de Lionel Groulx, est une immense marcheuse. Dans ses mémoires, elle dit et redit ce qu’elle doit à la marche. La marche, souligne-t-elle, l’éloigne de l’ennui, des regrets, de toutes les mélancolies. Du temps où elle enseigne dans le sud de la France, elle part volontiers des journées entières. Son double, Jean-Paul Sartre, ne parviendra jamais à la suivre, sur ce terrain comme bien d’autres. Elle part à l’aube, une ou deux journées par semaine, et ne rentre qu’en soirée. Au nord, elle chaussera volontiers des bottes cloutées, comme on dit alors, pour poursuivre cette activité sur les chemins de montagne. La marche devient très tôt chez elle un prolongement de son désir de tout voir, de tout savoir. La randonnée compte pour plus qu’un à-côté dans cette existence exceptionnelle.

Le philosophe Frédéric Gros, spécialiste de Michel Foucault, s’est plu, pour sa part, à analyser notre rapport à la marche. Chez lui, la marche constitue un chemin de liberté. Il l’aborde par l’entremise de plusieurs penseurs, dont Gandhi, qui transforma la marche en outil politique, ralliant les villages à pied pour imposer l’évidence d’un nécessaire principe de paix, dans le dénuement qu’impose cette activité qui ne nécessite rien d’autre que soi-même.

Les mystiques, très tôt, comptent sur les effets bénéfiques de la marche. Lao Tseu est souvent cité en disant qu’« un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas ». Peut-être cela explique-t-il en partie le succès qui prévaut toujours quant au pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle ? Cette marche attire chaque année environ 200 000 personnes.

« La marche, on n’a rien trouvé de mieux pour aller plus lentement », observe en tout cas Frédéric Gros. Dans un monde qui va toujours trop vite, que demander de mieux ?



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