Les ruelles, nervures campagnardes de la ville

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Visite guidée des ruelles et ruelles vertes les plus marquantes du Plateau-Mont-Royal avec l’organisme 16/42 tours

Depuis le début de la pandémie, les parcs montréalais ont été pris d’assaut par les promeneurs. Mais la métropole compte aussi des espaces peu fréquentés qui permettent de voir la ville autrement : les ruelles. Qu’elles soient vertes ou minéralisées, celles-ci sont encore sous-estimées comme lieu de promenade et de découverte.

Claude Maryse Lebeuf connaît bien les ruelles de Montréal. Retraitée de l’enseignement, elle les parcourt à pied ou à vélo, pour le plaisir d’une simple balade ou quand il lui est nécessaire de se rendre du point A au point B. « Dans certaines ruelles, on oublie qu’on est en ville », dit-elle. « C’est apaisant, cette espèce d’anarchie qui fait que la nature tente de prendre le dessus sur les constructions humaines. […] C’est la campagne en ville. » 

En entrant dans les ruelles, le son est subitement apaisé et le chant des oiseaux, plus audible. « Ce que j’aime, c’est la très grande variété d’aménagements que les gens font. Ce sont des espaces sous-estimés, des endroits où il n’y a à peu près personne. Les promeneurs sont rares », constate Mme Lebeuf, qui a une affection particulière pour les ruelles au point d’en avoir fait un élément central du mémoire de maîtrise qu’elle a présenté en 2019 dans le cadre de ses études en communication.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Suivez la guide

 

Elle n’est pas la seule à s’y intéresser. Les ruelles figurent maintenant parmi les visites proposées par 16/42 tours, une entreprise de tours guidés à Montréal.

En juillet, Le Devoir a accompagné un groupe d’une dizaine de marcheurs qui ont suivi leur guide, Clara Couturier, à travers les ruelles du Plateau-Mont-Royal.

Première découverte : la ruelle Milton, aménagée dans les années 1980 dans le cadre du programme Place au soleil, instauré par le maire Jean Drapeau afin de faire de ces allées goudronnées des milieux de vie plus conviviaux. Auparavant, la Ville avait subventionné, par l’entremise de son programme Opération Tournesol, la démolition de 35 000 hangars, ces nids à feu qui enlaidissaient les ruelles.

Il y a une vie de quartier à l’intérieur de ces ruelles. On ne se sent pas à Montréal. On a l’impression d’être dans un tout petit village. On entre un peu dans l’intimité des gens.

Une vingtaine de ruelles furent revampées et végétalisées grâce au programme Place au soleil, qui sera cependant abandonné quelques années plus tard, parce que jugé trop coûteux.

Petit havre de paix au cœur de la ville, la ruelle Milton fait office de précurseure d’un mouvement qui refera surface en 1997 avec un premier projet de ruelle verte dans le Plateau-Mont-Royal. Aujourd’hui, Montréal compte quelque 440 allées vertes sur les
4300 ruelles de son territoire.

L’avantage des ruelles vertes, explique la guide, c’est qu’elles favorisent la biodiversité et réduisent les îlots de chaleur. Le retrait de l’asphalte permet aussi à l’eau d’entrer dans le sol plutôt que d’aller engorger le système d’égout.

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L’esprit en marche

Des œuvres bien cachées

Tout au long du parcours, alors que le groupe déambule dans les rues du Plateau, Clara Couturier raconte l’histoire du quartier, la création du village de Saint-Jean-Baptiste, l’époque des fours à chaux et du chemin des Tanneries (devenue l’avenue du Mont-Royal). Elle signale, dans la ruelle située à deux pas du square Saint-Louis, la présence d’une ancienne écurie. Dans une autre, elle rappelle l’utilité des ruelles pour la livraison du charbon et de la glace. Au détour d’une de ces allées aménagées, elle fait découvrir des œuvres parfois flamboyantes, dont celles de Paula P Rezende, une artiste brésilienne qui a laissé une immense murale en guise de remerciement pour l’hôte qui l’avait hébergée à Montréal.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

16/42 tours a commencé à offrir ces visites l’an dernier. En raison de la pandémie et de l’absence de touristes, les tours guidés traditionnels, tels que ceux offerts dans le Vieux-Montréal, ont perdu de leur popularité. Les ruelles sont alors devenues une des options envisagées par l’entreprise pour attirer la clientèle locale. « J’ai été étonné par la réponse des gens de la région. Je pense que c’est une visite qui touche ceux qui ont grandi à Montréal et bien des Québécois, peut-être à cause des souvenirs d’enfance », explique Étienne Cousseau, directeur de 16/42 tours.

Ainsi, tous les dimanches, de mai à octobre, ces balades sont offertes aux amateurs de découvertes. « On va les garder parce que voyant que ça fonctionne auprès d’un public local, je ne doute pas que ça marcherait aussi auprès d’un public étranger, américain ou européen », avance Étienne Cousseau. La visite des murales a aussi connu beaucoup de succès pendant la pandémie, note-t-il.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Des ruelles en photos

 

C’est par la photo qu’Elodie Le Pape explore les ruelles. Française d’origine, elle a découvert leur existence peu après son arrivée à Montréal il y a sept ans. Cette photographe et graphiste a créé le groupe Photowalk afin de faire découvrir la ville à d’autres amateurs de photos. Les ruelles n’ont pas manqué de susciter son intérêt et elle les a intégrées à ses circuits.

« Quand tu entres dans une ruelle verte, tu te dis : cette fois, je vais découvrir un trésor et plein d’aménagements. C’est vraiment la chasse au trésor pour moi ! » Parmi ses trouvailles, elle cite le cas d’une ruelle de Rosemont dotée d’une murale mettant en scène les Minions et aménagée avec un petit théâtre et des jeux pour enfants.

Même non aménagées, les ruelles ont du charme. Elodie Le Pape se souvient d’avoir croisé un énorme poirier dans une ruelle du quartier Parc-Extension. Le propriétaire a généreusement donné des fruits aux membres de son groupe qui passait par là. « Il y a une vie de quartier à l’intérieur de ces ruelles. C’est vraiment quelque chose que j’aime beaucoup. On ne se sent pas à Montréal. On a l’impression d’être dans un tout petit village. On entre un peu dans l’intimité des gens. »

Si la pandémie a ralenti les activités de Photowalk, Elodie Le Pape compte bien relancer les balades à l’automne.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Les ruelles vertes, qui se sont multipliées au cours des dernières années, sont devenues des lieux de rencontre entre voisins. « Ce que je trouve le plus sympathique, ce sont les corvées de nettoyage qui ont commencé à s’organiser depuis quelques années », souligne Claude Maryse Lebeuf. « Ça permet aux gens, qu’ils soient propriétaires ou locataires, de prendre possession du lieu, de l’investir. Et ça permet de nouer des liens avec les voisins. »

La difficulté demeure toutefois de maintenir la mobilisation citoyenne pour la faire durer dans le temps. En 2019, Radio-Canada avait rapporté des cas de ruelles négligées dans Mercier-Hochelaga-Maisonneuve après que l’enthousiasme initial se fut essoufflé chez les citoyens.



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