L’interminable autoroute 20

Plus de 10 000 véhicules empruntent chaque jour d’été l’autoroute 20 entre Québec et Rimouski.
Jean-Louis Bordeleau Plus de 10 000 véhicules empruntent chaque jour d’été l’autoroute 20 entre Québec et Rimouski.

Le Devoir vous transporte cet été encore sur ces routes mythiques qui jalonnent le Québec. Quatrième de cinq périples : l’autoroute 20, qui va tout droit vers la Gaspésie et des sagas politiques.

L’autoroute 20 fend le paysage du Bas-Saint-Laurent jusqu’aux portes de la Gaspésie. En roulant à vive allure, on s’éloigne d’une vue sur le fleuve, mais on se rapproche de la réalité de la région.

D’ordinaire, c’est la route 132 parallèle qui attire les touristes dans la région. Cette « route des Navigateurs » sent le varech, cerne la Gaspésie depuis un siècle et se parcourt avec bien plus de douceur qu’une autoroute. Mais les gens de l’endroit disent qu’ils empruntent plutôt l’autoroute 20 pour circuler. L’expansion de cette ligne droite d’asphalte lisse va de pair avec la croissance du chef-lieu régional, Rimouski.

 

La construction de la 20 débute dans les années 1960, comme pour la plupart des autoroutes québécoises. Le ministère des Transports déroule alors le tracé de Montréal jusqu’à Cacouna, à 200 kilomètres à l’est de Québec, jusqu’à ce que le Parti québécois, en 1976, freine cet élan.

Le journaliste et historien Richard Saindon se souvient très bien du moment où les Rimouskois ont appris qu’ils n’auraient pas d’autoroute chez eux de sitôt. « Des ouvriers de la voirie avaient installé un grand panneau indiquant “Fin temporaire de l’autoroute 20”. Et en 1978, je vois les ouvriers en train de retirer ce panneau pour en mettre un autre indiquant simplement “FIN”. »

Saga politique

Un combat pour une autoroute au Bas-Saint-Laurent s’engage alors. À chaque élection politique, les promesses d’améliorer la 20 refont surface. Le député libéral de Matapédia entre 1960 et 1976, Bona Arsenault, mérite une mention, selon Richard Saindon. « Il payait des gars qui allaient planter de petits piquets rouges dans les rangs avant les élections et, après ça, il les enlevait ! »

Entre 1950 et 1980, la population de Rimouski passe de 30 000 à 50 000 personnes et les gens d’affaires réclament à grands cris une autoroute. Le compromis passera par la construction d’un tronçon de la 20, mais seulement en périphérie de Rimouski et donc séparé du reste de l’autoroute.

La paternité politique de ces 44 kilomètres revient largement à l’ancien député libéral de Rimouski et ex-maire de la ville, Michel Tremblay.

« Pour lui, c’était une idée fixe, l’autoroute, raconte Richard Saindon. Chaque fois qu’il se levait en Chambre pour prendre la parole, on pouvait entendre les députés péquistes et de l’opposition qui scandaient : “L’autoroute !”, “l’autoroute !” Il parlait toujours de l’autoroute. »

Aujourd’hui âgé de 88 ans, Michel Tremblay se souvient avec précision des intrigues politiques qui ont permis de prolonger la Transcanadienne vers l’est. « Les gens, par ironie, disaient que ça allait servir aux orignaux, aux provinciaux. Mais il y a du monde qui vit ici ! On est 250 000, 300 000 de population dans l’Est. On mérite d’être desservis », affirme-t-il.

Pour mettre sa circonscription sur la carte autoroutière, il devra tenir tête à son propre gouvernement. « [Le ministre des Transports de l’époque] Marc-Yvan Côté m’avait dit : “Michel, tu ne mets pas ça dans ton programme, parce qu’on n’en veut pas !” Aussi bien aller chez le diable… Je mets ça dans mon programme ! Et là, ça avait été la discorde. » Après moult tractations, le premier ministre Robert Bourassa trancha en faveur de son député bas-laurentien.

Son collègue va même jusqu’à organiser, au tournant des années 1990, une conférence de presse dans la circonscription voisine pour annoncer le prolongement de l’autoroute vers l’Est. « Juste pour m’écœurer ! » jure Michel Tremblay.

Un détour incontournable

Une anomalie sectionne ainsi ce tronçon de la Transcanadienne. La 20 disparaît un peu avant Rimouski pour se fondre dans la 132, puis réapparaît 60 kilomètres plus loin. L’incontournable détour frustre bon nombre de Bas-Laurentiens, qui rêvent d’une autoroute complète chez eux.

Les gens, par ironie, disaient que [le prolongement de la 20], ça allait servir aux orignaux, aux provinciaux. Mais il y a du monde qui vit ici !

Entre ces deux morceaux d’autoroute 20, les autos patientent immanquablement aux panneaux d’arrêt. L’été, la file s’étend parfois sur des kilomètres. Plus de 10 000 véhicules roulent chaque jour dans le secteur. Ce détour fait peut-être la fortune des stations-service, mais plusieurs habitants du Bic souhaiteraient voir toute cette circulation — et le bruit qui vient avec elle — prendre de la distance.

« Tu ne peux pas te passer d’une autoroute », assure Gilbert Pigeon, maire de Saint-Eugène-de-Ladrière, dont le territoire se situe entre Trois-Pistoles et Rimouski.

Il appuie le parachèvement de l’autoroute, d’autant plus qu’un terrain d’entente a été trouvé avec les agriculteurs à exproprier. « On s’oppose à ce que ça passe dans les érablières, spécifie M. Pigeon. C’est un patrimoine. Ce sont des érablières de 200-300 ans. […] Pour certaines personnes, ce sont leurs arrière-grands-pères qui avaient ça et elles les possèdent encore. C’est intouchable. »

La volonté de terminer la route comporte aussi une question de sécurité : la région se coupe du monde dès que survient une tempête de neige ou un accident sur la 132. « Il y a quelques années, il y avait eu une tempête et pendant trois jours on n’avait pas eu de transport. Je peux vous dire que nos tablettes étaient dégarnies, et c’était le même constat pour toutes les entreprises de la région », rappelle le président de la Chambre de commerce et de l’industrie Rimouski-Neigette, Guillaume Sirois.

« L’autoroute 10 »

Attacher les deux bouts de l’autoroute 20 prendra du temps. « Ils ont réussi à faire construire le bout entre L’Isle-Verte et Notre-Dame-des-Neiges en 2015. Ça a coûté 145 millions de dollars pour 15 petits kilomètres à deux voies », raconte M. Saindon, auteur de Chronique sur le Bas-Saint-Laurent.

La rivière Trois-Pistoles s’érige comme l’obstacle principal au parachèvement. Le pont qui enjambera le cours d’eau devra s’étirer sur 570 mètres et s’élever sur 80 mètres, au minimum, selon les études préliminaires du ministère des Transports.

Le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, avait aussi laissé en plan ce projet jusqu’à tout récemment. Il a promis ce printemps de réintégrer l’autoroute dans le Plan québécois des infrastructures « d’ici la fin du mandat ».

Le député de Matane-Matapédia du Parti québécois, Pascal Bérubé, milite pour le parachèvement de l’autoroute 20 depuis des années.

Même appréciée, l’autoroute 20 au Bas-Saint-Laurent attire les railleries dans le coin. On surnomme cette portion en exergue de la 20, aux alentours de Rimouski, « l’autoroute 10 », n’y voyant qu’une demi-autoroute.

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