Le long de la route 117, la nature d’une région

La route 117 part de Montréal, traverse Laval et les Laurentides pour se rendre en Abitibi-Témiscamingue, puis à la frontière de l’Ontario.
Photo: Jean-Louis Bordeleau Le Devoir La route 117 part de Montréal, traverse Laval et les Laurentides pour se rendre en Abitibi-Témiscamingue, puis à la frontière de l’Ontario.

Le Devoir vous transporte cet été encore sur ces routes mythiques qui jalonnent le Québec. Troisième de cinq périples : la 117, le chemin qui lie Montréal à l’Abitibi-Témiscamingue, 660 kilomètres plus loin.

Tout passe par la route 117 pour se rendre en Abitibi. La nourriture. Le pétrole. Les pièces de machinerie. Les humains. Les premiers kilomètres du chemin émergent au XIXe siècle dans les Laurentides du curé Labelle. Les villages se peuplent alors grâce au chemin de fer, mais la route suit rapidement. « La section Laurentides de la 117 est déjà rendue à Mont-Laurier au début du XXe siècle, vers 1910-1912 », raconte le président de la Société d’histoire de Rouyn-Noranda, Benoit-Beaudry Gourd. La touristique « route des Belles-Histoires » retrace d’ailleurs cette histoire laurentienne en croisant la 117 à plusieurs endroits.

Quand la 117 arrive enfin en Abitibi, en 1939, c’est davantage un « chemin de pénétration » qu’une vraie route, explique l’historien. Le tracé tourmenté de la route contourne chaque obstacle, chaque colline. « Avant qu’elle soit praticable 12 mois par année, ça a pris un petit bout de temps », note-t-il. Il se souvient lui-même de l’itinéraire vers la fin des années 1950 : « C’était une expédition. Ça voulait dire : partir avec du sable, des pelles, des couvertures, habillés comme des pingouins, et ainsi de suite. » Et en été, c’était « la poussière absolue ».

Asphalté et corrigé au fil du temps, le chemin comporte aujourd’hui de longs tronçons à quatre voies et plusieurs zones de dépassement. Le trajet, qui se faisait autrefois en 9 ou 10 heures, prend aujourd’hui 6 ou 7 heures à parcourir sans bouchon de circulation.

La distance entre les « pays d’en haut » et la « vallée de l’or » n’en reste pas moins vaste : au plus creux de la réserve faunique La Vérendrye, la radio ne capte plus rien.

Quelque 2600 véhicules traversent chaque jour la réserve faunique La Vérendrye. Le tiers d’entre eux sont des poids lourds.

Droits bafoués

La route 117, c’est aussi une balafre marquant un territoire occupé depuis des millénaires par les Premières Nations.

C’est « la route de la honte », clame l’ancien chef de Kitcisakik, Jimmy Papatie. On rejoint son village en quittant le chemin quelque part entre Mont-Laurier et Val-d’Or.

Peu savent qu’au moment de son inauguration, la route 117 était formellement interdite aux Autochtones. On leur défendait même l’accès à une bande de 15 kilomètres de part et d’autre de la route, de peur qu’ils n’y campent et ne nuisent au plaisir du « public voyageur ». « Mes ancêtres, aussitôt qu’ils se retrouvaient là, ils se faisaient arrêter et jeter carrément en prison », se souvient celui qui a siégé au conseil de bande entre 1985 et 2005. « Mes ancêtres ont développé la phobie de passer là. »

« Il est interdit aux Indiens de se livrer » à la pêche ou à la chasse « dans ladite zone », proclame effectivement un édit de 1941 signé par le Dominion du Canada et la Province de Québec, véritable pièce d’anthologie en matière de droits bafoués. « Légalement, on n’aurait pas encore le droit de circuler là aujourd’hui », observe l’ancien chef, qui reconnaît que « ç’a changé » depuis.

Jadis, des barrières placées aux extrémités de la réserve faunique La Vérendrye veillaient à ce que personne ne s’arrête en chemin. « Les gens qui favorisent la colonisation vont dire que c’est une route qui a été ouverte, que ça a créé des voies de communication, permis aux Autochtones d’aller en ville. Oui, O.K., c’est peut-être ça, le côté positif : cette route-là est devenue la Transcanadienne. Mais en même temps, ç’a été pour nous “la route interdite” », raconte M. Papatie.

« C’est une vraie route de la honte, affirme-t-il. C’est honteux, la manière dont ils ont fait cette route-là et c’est honteux, comment ils ont traité le peuple anichinabé aussi. »

En guise de réparation, « à partir de l’entrée de la réserve faunique jusqu’à la sortie, ça devrait s’appeler la route William-Commanda », estime Jimmy Papatie, en l’honneur du chef spirituel mort il y a plusieurs années qui a travaillé au rapprochement entre les peuples. Mais il ne se fait pas d’illusions. « Avant qu’il y ait une route de la réconciliation, il va en passer, de l’eau en dessous du pont. »

C’est une vraie route de la honte. C’est honteux, la manière dont ils ont fait cette route-là et c’est honteux, comment ils ont traité le peuple anichinabé aussi.

 

Un chemin jonché de dangers

Circuler sur la 117 demande autant de patience que de prudence. La route figure parmi les plus dangereuses du Québec et, surtout, parmi les plus mortelles. Et les gens du coin en sont bien conscients. Parlez-en à Chantal Jeannote, la députée caquiste de Labelle. En redécouvrant sa circonscription des Hautes-Laurentides quelques semaines après son élection en 2018, elle « a pris le champ » après une collision. Elle s’en est tirée avec la peur au ventre et, surtout, une volonté renforcée de moderniser le tracé.

« Tu es marqué », raconte-t-elle, consciente de sa chance. « C’était cocasse — même s’il n’y a rien de comique là-dedans ! —, dans le sens où je viens d’arriver en poste, je suis la nouvelle députée, c’est mon dossier majeur, et pouf ! Un accident. C’est incroyable. » Le tronçon entre Rivière-Rouge et Labelle doit être corrigé au printemps prochain. « Pour 15 kilomètres, de mémoire, on parle d’un projet de 100 millions de dollars », estime l’élue.

Mouvements citoyens

 

Des mouvements citoyens militent depuis plusieurs années pour que « la sécurité et la fluidité » de la route 117 soient améliorées, dont la coalition SOS 117 et son volubile président, Pierre Flamand. Et, bien qu’il soit content de l’annonce de sa députée, le militant enjoint au gouvernement Legault de poursuivre le travail jusqu’à Mont-Laurier. « Je ne veux pas que ça prenne 10 ans ; on a eu 36 décès en 10 ans. Si ça prend encore 10 ans, combien va-t-on en avoir encore ? »

Rendre l’incontournable route 117 plus sécuritaire importe aussi aux camionneurs. Après tout, ils sont près de 900 à fouler son asphalte chaque jour. « C’est le chemin de la mort — ou le chemin de la croix, parce qu’il y a des croix partout… », lance Claude Laramé, accoudé à son vrombissant camion à l’arrêt de Grand-Remous. Après 36 ans au volant d’un poids lourd, dont 15 le long de la 117, il va prendre sa retraite en novembre. « Je ne veux plus faire cette route-là l’hiver. C’est vraiment dangereux. Je ne veux pas me tuer pour un chargement. »

« Ça a vraiment changé depuis 25 ans », dit toutefois Stéphane Doré, un autre professionnel de la route, rencontré à Grand-Remous. « La route s’est élargie. Avant, les arbres étaient très proches de la voie. »

Pour Éric Dugal, un jeune camionneur originaire du coin, « la 117, c’est [sa] maison ». « Quand j’étais petit, je pensais que c’était magique au bout. Mais en réalité, c’est pas comme dans mes rêves. »



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