Choisir la vie sur quatre roues pour sauver des sous 

Éric Boudrias vit dans son auto-caravane depuis un an. On le voit ici au parc Beauclerk, à Montréal. 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Éric Boudrias vit dans son auto-caravane depuis un an. On le voit ici au parc Beauclerk, à Montréal. 

En plein essor ces dernières années grâce à Instagram, le mouvement van life a connu un bond de popularité sans précédent pendant la pandémie au Québec. À bord de leur van acheté, loué ou fabriqué de leurs mains, certains partent à l’aventure dans le confort de leur bulle familiale, d’autres y voient un mode de logement alternatif. Troisième texte de notre série.

Le coût de la vie et, surtout, des logements ne cessant d’augmenter, l’idée de vivre dans une fourgonnette aménagée devient une solution tant pour des gens en quête de liberté que pour ceux qui ne peuvent pas se permettre des paiements mensuels exorbitants. Mais qu’il s’agisse d’un choix ou non, ce mode de vie nomade n’est pas aussi romantique que le laissent paraître les réseaux sociaux.

Après une traversée du pays à vélo en 2019, Éric Boudrias a fait le grand saut. Quatre mois à pédaler et à ne posséder que l’essentiel ont eu raison de son petit studio dans Hochelaga-Maisonneuve. « Voyager avec peu de choses — ma tente, mon sac de couchage, mon matelas de sol — pendant des mois m’a permis d’arriver à cette réflexion-là : je suis capable de couper dans le luxe et de réduire ça à l’essentiel », raconte l’homme de 44 ans qui s’est acheté une auto-caravane dans laquelle il vit en intermittence depuis un an.

En délaissant son deux et demi à 650 $, celui qui travaille comme manutentionnaire à la SAQ affirme sauver « environ 700 à 800 $ par mois ». Cela s’explique entre autres par le coût du loyer qu’il n’a plus à débourser, mais aussi par la vente de son ancien véhicule, l’absence de factures d’électricité et d’autres dépenses similaires.

Actuellement, M. Boudrias n’a qu’à payer le propane et l’essence, des dépenses totalisant environ 400 $ par mois. Ce montant se situe bien loin de la moyenne des loyers dans la métropole, qui s’élevait à 1310 $ d’après les données recueillies par Le Devoir auprès de 3000 annonces Kijiji ce printemps.

Et même si la comparaison était effectuée avec les données de la Société canadienne d’hypothèques et de logement, qui inclut les logements offerts sur le marché ainsi que ceux déjà loués, la différence serait tout de même significative, avec une moyenne de 893 $ pour un loyer mensuel à Montréal en 2020.

Pour le duo à l’origine de la page Web Prêts pour la route, Alexandre Grégoire et Valérie Beaupré, la réalité est différente. Le couple de caravaniers affirme payer entre 2000 et 3000 $ par mois, tout dépendant de l’endroit où il se trouve. « Tout est très flexible dans ce mode de vie là, autant les revenus que les dépenses, indique M. Grégoire. Tu peux vivre la van life avec un budget de millionnaire ou la van life avec un budget pratiquement d’itinérant », surenchérit-il. Cette disparité s’explique en grande partie par le rythme de vie : « Plus tu bouges, plus tu fais d’activités, plus tu dépenses, plus ça coûte cher. » Contrairement à Éric Boudrias, le couple de créateurs de contenu n’aime pas demeurer très longtemps au même endroit.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Voyager avec peu de choses — ma tente, mon sac de couchage, mon matelas de sol — pendant des mois m’a permis d’arriver à cette réflexion-là: je suis capable de couper dans le luxe et de réduire ça à l’essentiel», raconte Éric Boudrias, 44 ans. On le voit ici dans son auto-caravane.

Tous n’ont toutefois pas le luxe du choix. « Dans le film Nomadland [qui a remporté l’Oscar du meilleur film cette année], il y en a qui vivent la van life en tant qu’itinérants, parce qu’ils n’ont pas les moyens d’habiter dans un appartement, dans un condo, ou peu importe. Ils vont juste vivre dans leur véhicule sans bouger, et ça va plus être un refuge d’itinérants », dit Alexandre Grégoire, qui se sait chanceux d’avoir pu choisir ce mode de vie.

Bien qu’aucune donnée n’existe au Québec quant au nombre de personnes vivant dans leur voiture — que ce soit désiré ou non —, il s’agit d’une réalité connue par de nombreux organismes. Le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) recensait récemment que plus de 500 ménages se sont trouvés sans toit au lendemain du 1er juillet, journée nationale du déménagement. Le manque de logements ainsi que le coût élevé de ceux-ci seraient les deux facteurs qui expliqueraient ce nombre particulièrement élevé cette année. Le FRAPRU précise que l’une des solutions les plus souvent envisagées par les personnes nouvellement sans domicile est de vivre dans leur voiture.

La liberté de choisir sa cour

Outre l’aspect financier, la vie de nomade présente d’autres avantages, selon certains convertis. « Le premier mot qui me vient en tête, c’est “liberté”. Être où tu veux quand tu veux », indique Alexandre Grégoire, sourire dans la voix.

Pour le duo de FarOutRide, Antoine Gagné et Isabelle Richard, c’est aussi l’aspect le plus important de la vie en van. « La liberté de choisir sa cour arrière et de pouvoir la changer à son gré ! La liberté d’explorer de nouveaux endroits et de vivre à proximité des sentiers de vélo ou des pentes de ski », illustre le couple, qui s’autodécrit comme influenceurs non assumés et explorateurs spatiotemporels à temps plein.

 

Ce sont la soif de l’inconnu et l’ennui de la routine qui ont amené les duos de Prêts pour la route et FarOutRide à s’exiler pour vivre dans un véhicule. « Après quelque temps à bien s’enraciner, on a compris que les années allaient se répéter jusqu’au but ultime : la retraite ! » détaille FarOutRide. Le couple ajoute : « Une vie où l’histoire est écrite à l’avance, à l’abri du risque et de la spontanéité… C’est rassurant la stabilité, mais c’est difficile d’apprendre et de grandir en restant dans sa zone de confort. »

Pour Éric Boudrias, qui est plutôt sédentaire dans son véhicule à Montréal, cette liberté s’applique à plus petite échelle : il n’a plus besoin de tolérer ses voisins bruyants. Et advienne que son auto-caravane soit proche d’une fête ou autre : « Si jamais il s’avérait y avoir du bruit, je peux me déplacer », donne-t-il en exemple.

Bien des inconvénients

Souvent idéalisée sur les réseaux sociaux, la vie en van a son lot de défis. Dominic Faucher, directeur de création pour une agence de Gatineau, le sait trop bien. Cette année, la pandémie a forcé son amoureuse, Mariepier, et lui à remonter du Mexique jusqu’au Québec en quelques jours. Leur condo étant loué et leur véhicule étant peu habitable en hiver, le couple à l’origine de Vanlife Sagas s’est retrouvé sans réel foyer ; ils ont dû demander de l’aide à leurs parents et amis.

Cette situation, tout comme la pandémie, est assez exceptionnelle. Toutefois, les problèmes, les compromis et les concessions font partie des joies accompagnant la vie de caravanier. Au moment de notre entretien, M. Faucher cherchait justement des endroits où camper avec son véhicule cet été en Gaspésie. « Le territoire et la législation actuelle ne permettent pas grand-chose », lance-t-il, découragé.

En effet, les lois sur l’occupation du territoire sont assez sévères au Québec, surtout lorsqu’on les compare à celle du sud-ouest des États-Unis, où il est possible de s’installer pratiquement n’importe où. L’hiver rigoureux propre à la Belle Province est aussi une contrainte non négligeable. Le climat québécois exige une isolation qu’une grande majorité de véhicules récréatifs (VR) n’ont pas, explique Alexandre Grégoire, qui attend actuellement la construction de son VR habitable à l’année.

La gestion des eaux est influencée par la saison nordique. Souvent, les réservoirs d’eau sous le camion gèlent lorsque les températures passent au-dessous de zéro. Les stations où vider les eaux noires sont aussi très souvent fermées en basse saison, le camping hivernal n’étant pas une passion chez les Québécois.

Ce n’est pas un investissement, une van, c’est une dépense. Ça fait juste déprécier à long terme.

« Une grande majorité des gens se font vite rattraper par les questions de confort », mentionne Dominic Faucher. Il parle ici du confort lié à l’espace restreint dans un véhicule, mais aussi lié à la sécurité et la stabilité. Éric Boudrias pense de son côté aux canicules qui frappent chaque été, l’air conditionné étant un luxe, puisque trop énergivore.

Pour Alexandre Grégoire, c’est la solitude qui rend parfois l’aventure plus difficile. « Même nous, qui sommes en couple, nous pouvons nous sentir seuls, parce qu’on n’a pas nos amis ou notre famille toujours proches de nous. » Lorsque le créateur de Prêts pour la route revient au Québec, « on se stationne dans leur entrée et on passe beaucoup plus de temps, beaucoup plus près d’eux ».

Une quête avant tout

Alors, cette quête de liberté, pour ceux qui peuvent se le permettre, vaut-elle la peine d’arrêter sa recherche d’appartements dans la métropole pour s’acheter un véhicule ? Non, répondent les trois duos sondés. « Si la motivation pour la van life est strictement financière, ça n’en vaut pas le coup », préviennent Antoine et Isabelle, de FarOutRide. L’ex-courtier hypothécaire Alexandre Grégoire pense de même : « Ce n’est pas un investissement, une van, c’est une dépense. Ça fait juste déprécier à long terme. »

FarOutRide, Prêts pour la route et Vanlife Sagas s’entendent pour dire que l’attrait de la vie en van doit venir du mode de vie nomade et non de l’aspect financier.

« Malgré tout, je ne reviendrais pas en arrière, lance Éric Boudrias, qui a fait ce choix principalement pour épargner l’argent du loyer. C’est très agréable comme mode de vie. »



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