Les sociétés de transport pourraient devoir réduire leur service

En date d’avril dernier, l’achalandage des sociétés de transport de la région métropolitaine demeurait à 36% de ce qu’il était en avril 2019.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir En date d’avril dernier, l’achalandage des sociétés de transport de la région métropolitaine demeurait à 36% de ce qu’il était en avril 2019.

Les sociétés de transport en commun de la grande région de Montréal pourraient devoir réduire leur offre de service pendant quelques années en plus d’augmenter davantage leurs tarifs sur une base annuelle afin de limiter l’ampleur du lourd déficit que leur a causé la pandémie. Une possibilité qui inquiète la Ville de Montréal et plusieurs sociétés de transport.

D’ici 2024, le déficit cumulé des quatre sociétés de transport de la région métropolitaine pourrait osciller entre 716 et 936 millions de dollars, selon une note interne adressée au conseil d’administration de l’Autorité régionale du transport métropolitain (ARTM) qui a fait l’objet d’un reportage de Radio-Canada mercredi. L’ARTM est responsable de la planification et de la tarification des sociétés de transport en commun dans l’ensemble de la région, en incluant entre autres Montréal, Laval et Longueuil.

En date d’avril dernier, l’achalandage des sociétés de transport de la région métropolitaine demeurait à 36 % de ce qu’il était en avril 2019. Les clients devraient revenir progressivement au terme de la crise sanitaire, mais cela pourrait prendre plusieurs années, entrevoit l’ARTM.

Afin de renflouer ses coffres, l’organisation a donc établi une proposition à l’intention de son conseil d’administration. Celle-ci prévoit que les sociétés de transport en commun devraient réduire leur offre de service d’environ 2 % annuellement pendant trois ans, à partir de 2022. De plus, celles-ci devraient hausser d’environ 4 % par année leurs tarifs annuels, soit à un rythme nettement plus soutenu qu’à l’habitude.

« À ce stade, toutes les pistes de solution sont évaluées. L’approche est envisagée de façon collective dans la mesure d’un effort raisonnable et réfléchi », assure au Devoir le porte-parole de l’ARTM, Simon Charbonneau. Celui-ci insiste : « aucune décision n’a été prise par le conseil d’administration » jusqu’à maintenant.

« Si une optimisation du service doit être considérée à court terme, elle doit l’être sans effet négatif important pour les usagers dans un contexte de baisse d’achalandage importante et durable. Ce scénario doit s’accompagner d’un suivi continu de la demande et permettre de s’ajuster », ajoute-t-il.

Une proposition « inacceptable »

Pour Trajectoire Québec, le scénario proposé par l’ARTM est néanmoins « inacceptable ». L’organisme a d’ailleurs envoyé une lettre mercredi au président du conseil d’administration de l’ARTM, Pierre Shedleur, pour lui faire part de ses inquiétudes. Celui-ci appréhende notamment que des usagers du transport en commun soit encore plus nombreux à opter pour leur voiture si ce scénario se concrétise,

« La solution d’augmenter les tarifs de 4 % par année et de diminuer le service. Je m’excuse, mais il n’y aura plus personne qui voudra prendre le transport en commun. Ça va baisser drastiquement » , laisse tomber au Devoir le président de Trajectoire Québec, François Pepin.

L’expert en planification des transports et chargé de cours à l’UQAM, Pierre Barrieau, est plus nuancé.

« Les coupures [proposées dans l’offre de service] ne sont pas majeures. Donc, si c’est bien fait, l’impact ne sera pas vraiment ressenti par les usagers », estime l’expert. L’organisme de transport exo pourrait par exemple réduire le nombre de wagons sur certains de ses trains pour effectuer des économies, illustre-t-il.

M. Barrieau prévient toutefois que l’offre de service devra pouvoir s’ajuster rapidement pour tenir compte de la reprise de l’achalandage qui, selon lui, viendra plus vite que l’entrevoit l’ARTM, au moment où la relance économique est sur toutes les lèvres.

« Moi, mon analyse professionnelle, c’est : donnez nous deux à trois ans, et on va être en classe sardine à nouveau », lance-t-il en référence à l’expression utilisée avant la pandémie pour qualifier l’heure de pointe sur la ligne orange du métro de Montréal.

« Nous sommes à l’aube d’un retour des étudiants et des travailleurs se destinant au centre-ville de Montréal. Nous pouvons espérer, dès l’automne 2021, une croissance progressive de la clientèle à bord de nos services », entrevoit d’ailleurs la conseillère aux relations aux médias d’exo Catherine Maurice, au sujet des trains de banlieue de la région. Dans ce contexte, la proposition de l’ARTM a de quoi préoccuper la société de transport, qui se demande d’ailleurs si celle-ci s’appliquera aussi au Réseau express métropolitain, qui est en cours de construction.

Une coupe dans l’offre déjà réduite, combinée à une hausse des tarifs, rendrait le transport collectif encore moins attrayant par rapport à l’auto solo.

  

Valérie Plante inquiète

Contacté par Le Devoir, le cabinet de la mairesse de Montréal, Valérie Plante, s’est dit « inquiet » devant ce « scénario envisagé ».

« Mme la mairesse a déjà manifesté son inconfort et ses nombreuses préoccupations sur ce scénario au conseil d’administration. Il est essentiel dans un contexte de relance économique, et particulièrement pour la relance de notre centre-ville, que l’offre de service en transport collectif soit bonifiée et non réduite. Ce scénario irait également à l’encontre de notre objectif collectif de diminuer nos émissions de gaz à effet de serre », souligne l’attachée de presse Marikym Gaudreault par écrit.

La STM craint pour sa part que la proposition de l’ARTM complexifie ses efforts visant à « préserver la qualité de l’expérience client », sur laquelle elle compte miser pour ramener les usagers dans son réseau de bus et de métro.

« Pour nous une coupure de service n’est certainement pas la solution. La question du financement du transport collectif doit être analysée rapidement », écrit un porte-parole de la société de transport, Philippe Déry. L’an dernier, le gouvernement Legault avait débloqué 1,2 milliard de dollars pour aider les sociétés de transport à combler les pertes de revenus que leur a occasionnées la crise sanitaire. Mais celle-ci ne visait qu’à combler les besoins en 2020 et en 2021.

« Nous sommes d’avis que le gouvernement du Québec doit assurer sa contribution, puisque le transport collectif est une compétence partagée et une affaire de tous », réclame Mme Gaudreault.

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