Quand les gratte-ciel menacent le patrimoine montréalais

L’emblématique magasin La Baie d’Hudson pourrait faire l’objet, au cours des prochaines années, d’une importante métamorphose avec la construction d’une tour de 120 mètres sur la partie arrière du site.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’emblématique magasin La Baie d’Hudson pourrait faire l’objet, au cours des prochaines années, d’une importante métamorphose avec la construction d’une tour de 120 mètres sur la partie arrière du site.

La pandémie a beau avoir fait fuir les employés des bureaux du centre-ville de Montréal, elle n’a pas ralenti les projets de construction. Parmi eux, celui rattaché à l’emblématique magasin La Baie d’Hudson qui pourrait faire l’objet, au cours des prochaines années, d’une importante métamorphose. La Ville de Montréal sera appelée à approuver (ou non) une dérogation au plan d’urbanisme pour autoriser la construction d’une tour de 120 mètres sur le site. Ces autorisations « à la pièce » inquiètent les défenseurs du patrimoine.

Le projet soumis par son propriétaire, la Compagnie de la Baie d’Hudson (HBC), prévoit la restauration du bâtiment patrimonial de La Baie d’Hudson, situé au 585, rue Sainte-Catherine Ouest, construit en 1891 par la compagnie Henry Morgan et connu sous le nom de « Colonial House ». En revanche, il propose la démolition de la partie arrière du bâtiment, ajoutée en 1966, et la construction, en retrait, d’une tour de bureaux de 25 étages comportant des terrasses et dessinée par la firme d’architectes Menkes Shooner Dagenais LeTourneux.

Le projet a franchi une première étape d’approbation lors de l’assemblée du conseil municipal du 23 février dernier, mais les élus devront à terme se prononcer sur une dérogation au Plan d’urbanisme, puisque la hauteur autorisée est de 65 mètres dans ce secteur, alors que la tour projetée fait 120 mètres.

Toujours plus haut

Pour le Conseil du patrimoine de Montréal (CPM), une entité consultative de la Ville, cette modification au plan d’urbanisme n’a rien d’anodin et témoigne de ce phénomène grandissant. « On est en présence d’un bâtiment patrimonial dont on fait valoir que la seule façon de rentabiliser les investissements inhérents à sa conservation est de construire une tour sur le même site », écrivait le CPM dans son avis remis à la Ville en novembre dernier. « Le comité s’inquiète de cette tendance de plus en plus présente dans le centre-ville, qui a pour effet, tout comme le façadisme, de fragiliser le patrimoine bâti dans ce secteur de la ville. »

Le CPM revient sur ce dossier dans son rapport annuel déposé au conseil municipal la semaine dernière et déplore ces demandes de dérogation « à la pièce ».

Pourrait-on prendre un peu de recul et ne pas donner des autorisations à la pièce qui créent des précédents ?

 

Héritage Montréal partage les inquiétudes du CPM. « La Baie est un cas, mais il y en a plusieurs en même temps. Pourrait-on prendre un peu de recul et ne pas donner des autorisations à la pièce qui créent des précédents ? » se demande Taika Baillargeon, directrice adjointe des politiques chez Héritage Montréal. Selon elle, il y a un lien à faire avec le débat des derniers mois sur la hauteur des immeubles au centre-ville.

Dans son livre Retrouver Montréal paru au mois de mars, le candidat à la mairie de Montréal Denis Coderre avait remis dans l’actualité cet enjeu en suggérant que la métropole réévalue la possibilité de permettre des constructions plus hautes que le mont Royal.

Taika Baillargeon craint qu’à coups de projets dérogatoires comme celui de La Baie d’Hudson, on finisse par créer une barrière visuelle entre la montagne et le fleuve. « On le dit et on le répète, Montréal sans sa montagne perd beaucoup de son unicité. » Elle comprend toutefois que le propriétaire veuille construire en hauteur pour financer la restauration du bâtiment historique. « Dans le cas de La Baie, on a un bel exercice de restauration des façades. Mais ce qui est dommage, c’est que les intérieurs sont laissés de côté. »

L’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) mène d’ailleurs des consultations sur le projet de La Baie d’Hudson ces jours-ci. Mercredi dernier, Héritage Montréal et la fondatrice du Centre canadien d’architecture, Phyllis Lambert, ont fait part de leurs préoccupations auprès des commissaires.

En entrevue, le président du CPM et professeur à la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal, Peter Jacobs, refuse de s’aventurer sur la question des hauteurs au centre-ville, un dossier qu’il juge « politique ». Sa position est toutefois claire : « Montréal est reconnue comme une ville située entre une montagne et un fleuve. Je pense qu’il y a des valeurs sociétales qui dépassent la valeur économique. Sur le plan historique, culturel et patrimonial, le mont Royal est une borne de référence aussi forte que le fleuve Saint-Laurent et il mérite d’être respecté. »

Le Conseil estime toutefois que la question des hauteurs au centre-ville devrait être prise en considération lors de la révision du Plan d’urbanisme en cours. Il demande aussi à la Ville de mieux protéger le secteur en accordant une citation au square Phillips qui inclurait le magasin La Baie d’Hudson, ce que réclame aussi l’opposition à l’Hôtel de Ville.

La responsable du patrimoine au comité exécutif, Émilie Thuillier, rappelle que la Ville n’a pas donné son accord final au projet de La Baie d’Hudson et qu’elle tiendra compte des recommandations de l’OCPM afin « d’avoir le meilleur projet possible ». « C’est vrai qu’il y a des dérogations qui sont permises, mais elles passent devant un processus de participation publique très étoffé, celui de l’OCPM », dit-elle en confirmant que la question des hauteurs fera partie des travaux de révision du plan d’urbanisme.

Façadisme et autres maux

La pression immobilière et les hauteurs ne sont pas les seules menaces qui planent sur le patrimoine bâti. Le CPM s’inquiète notamment de la croissance du phénomène de façadisme qui consiste à vider ou à démolir un immeuble historique pour n’en conserver que la façade.

Au cours de l’année 2020, le CPM a dû se pencher sur sept dossiers s’apparentant au façadisme, dont celui d’une série de maisons en rangée situées au 350-372, rue Sherbrooke Ouest, et celui de l’ancienne école Alexandra.

Des conversions harmonieuses sont toutefois possibles, comme en témoignent des projets tels que les maisons en rangée William-D.-Stroud, rue Pierce, la Maison Alcan et le Centre du commerce mondial.

Bien qu’il soit encore difficile de juger des effets réels, la pandémie pourrait aussi mettre en péril certains éléments du patrimoine montréalais. « La pandémie soulève une question terriblement importante, celle de l’inoccupation des bâtiments en général. Pour nous, l’inoccupation signifie un manque d’entretien et un manque de surveillance. Surtout pour les édifices de bureaux historiques », explique M. Jacobs.

À cet égard, il voit l’« urbanisme transitoire » comme une stratégie qui permet de protéger les bâtiments patrimoniaux en attente d’une nouvelle vocation. Il cite à ce sujet le cas de l’Hôtel-Dieu, utilisé comme site de dépistage pendant la pandémie, et l’ancien hôpital Royal-Victoria, transformé en centre d’hébergement pour les itinérants.

La conversion des lieux de culte est un enjeu qui pourrait prendre de l’ampleur dans les prochaines années, et le CPM croit qu’il faudrait simplifier le processus d’autorisation visant leur conversion.

Responsable du patrimoine au comité exécutif, Émilie Thuillier évoque la possibilité de demander à Québec des mesures fiscales pour alléger la facture des propriétaires de bâtiments patrimoniaux. « Au Québec, il n’y a pas vraiment de programmes pour les propriétaires privés. Il nous manque des outils fiscaux qui existent ailleurs en Amérique du Nord », dit-elle.


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