Bellechasse et le tunnel de tous les espoirs

Alors que le tunnel Québec-Lévis fait craindre le pire pour l’étalement urbain sur la Rive-Sud et dans Bellechasse, les élus du coin y voient un salut pour des villages dévitalisés et des entreprises en quête de main-d’œuvre.

« On est en train de se battre pour survivre et les gens nous taxent de vouloir nous développer à outrance », se désole le préfet de la MRC de Bellechasse et maire de Saint-Nazaire, Clément Fillion.

Avec ses quelque 40 000 habitants, sa région est à environ 90 % constituée de terres agricoles. Les municipalités le long du fleuve, comme Beaumont et Saint-Michel-de-Bellechasse, sont des lieux de villégiature en plein développement. Mais à l’intérieur des terres, plus au sud, certaines municipalités voient leur population diminuer et leurs services disparaître.

« On parle de villages qui n’ont plus d’épicerie, n’ont plus d’essence, n’ont plus de services de base », signale l’ancien maire de Saint-Anselme, Michel Bonneau, qui suit le dossier du troisième lien depuis le début.

Pour la population de Bellechasse, le tunnel promis par le gouvernement Legault vient aussi avec la promesse de passer moins de temps sur les routes vers Québec, où pas moins de 9 % des résidents travaillent.

La région espère en outre que le troisième lien drainera de la main-d’œuvre dans ses usines, la pénurie de personnel l’ayant frappée très durement. « Il faut que je rende accessible mon territoire le plus rapidement possible », souligne le préfet de la MRC.

Bellechasse compte des entreprises de transformation alimentaire, comme Olymel ou Exceldor, mais aussi des fabricants de pièces de machinerie en quête de main-d’œuvre spécialisée, dont plusieurs ont dû recruter du personnel à l’étranger ces dernières années.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Pour la population de Bellechasse, le tunnel promis par le gouvernement Legault vient aussi avec la promesse de passer moins de temps sur les routes vers Québec.

Située à l’est de Lévis, la ville de Beaumont est la porte d’entrée de la MRC sur le bord du fleuve. La municipalité était déjà en forte croissance, même avant qu’on parle d’un tunnel Québec-Lévis. « On n’a pas à se plaindre », explique son maire, David Christopher. En 15 ans, la population est passée de 2300 à 3500 personnes. « C’est beaucoup pour une petite municipalité. »

De nouveaux quartiers résidentiels ont vu leurs maisons se vendre en rafale ces derniers mois. « C’est tout vendu, dit-il. Avec la pandémie, on a eu énormément de ventes et d’achats de maisons. »

À l’heure actuelle, il faut environ une heure et quart le matin pour se rendre à Québec en voiture à partir de Beaumont, mentionne le maire. Lorsqu’il y a de la congestion, cela peut atteindre deux heures, note M. Christopher. « Nous autres, on voit juste du bien dans le troisième lien. »

Un tunnel prometteur pour les promoteurs

Le dévoilement du projet cette semaine a ravivé les inquiétudes de ceux qui craignent de voir l’étalement urbain empirer dans la région de la capitale. Mais du point de vue des gens qui n’arrivent pas à se payer une maison à Québec ou même à Lévis, le coûteux tunnel ouvre la porte à de nouvelles options.

C’est d’ailleurs là que se ressentiront les premiers effets du projet avant même qu’il se concrétise, croit Jean Dubé, professeur en aménagement du territoire et développement régional à l’Université Laval. « Probablement qu’il y a des ménages qui vont revoir leurs positions sur leur localisation. Présentement, il y a une forte demande pour être propriétaire à Québec, mais évidemment, ça dépend des moyens financiers des gens. Si tu ne peux pas t’acheter quelque chose en plein centre-ville ou que tu veux quelque chose de plus grand que ce que tu peux te permettre, tu vas être porté à aller un petit peu à l’extérieur », remarque-t-il.

Ces dernières années, cette situation a poussé de nombreux ménages à déménager au nord et à l’ouest de la ville de Québec dans des secteurs comme Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier ou encore Portneuf.

C’est ce qui se passe chaque fois qu’on investit dans des infrastructures publiques comme des ponts ou de nouveaux réseaux de transport en commun, explique Yves Godin, vice-président de la firme spécialisée en immobilier Altus. « À long terme, ça devrait mener au développement et stimuler toutes les municipalités autour. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir À ceux qui brandissent le spectre de l’étalement, le gouvernement rétorque qu’il y a suffisamment de place pour faire du développement sur les territoires de Québec et Lévis.

Pour la professeure Catherine Morency, de la Chaire Mobilité de Polytechnique, c’est plutôt une véritable « catastrophe ». « Pensez-y : vous êtes promoteur immobilier et vous voyez ce projet-là. C’est quoi, la première chose que vous faites ? Vous achetez des terrains et vous essayez de les faire dézoner si ce n’est pas permis pour faire de nouveaux quartiers résidentiels. »

La chercheuse, qui siège au comité consultatif sur les changements climatiques du gouvernement, ne comprend pas comment un tel projet peut être mis en avant. « Il faut comprendre que l’étalement urbain, c’est un gouffre financier pour le développement d’offres de services de transport en commun efficaces. On se retrouve avec des territoires qui sont impossibles à desservir autrement qu’en automobile. »

« Pas d’étalement », promet le gouvernement

Lors de l’annonce lundi, le gouvernement a cherché à se montrer rassurant. « On va s’assurer qu’il n’y a pas d’étalement urbain », a dit le ministre des Transports, François Bonnardel.

M. Legault a ensuite affirmé qu’il y avait « beaucoup d’espace de développement » dans la région, y compris le long du parcours du tramway et des voies réservées qui vont s’ajouter du côté de Québec.

Or, un tunnel ne générera pas de développement « neuf », croit François Des Rosier, du Département de finance, assurance et immobilier de l’Université Laval. « On va seulement redistribuer la richesse autrement dans la région, dit-il. Ce que la Rive-Sud va gagner en développement résidentiel, c’est la Rive-Nord qui risque de le perdre. »

À ceux qui brandissent le spectre de l’étalement, le gouvernement rétorque qu’il y a suffisamment de place pour faire du développement sur les territoires de Québec et Lévis. Au cabinet du premier ministre, on attire notamment l’attention sur des projets immobiliers situés aux deux extrémités du tunnel. Du côté de Québec, Trudel Alliance compte investir 750 millions de dollars sur des terrains à Place Fleur-de-Lys, tout près de la sortie du troisième lien. Le projet comprend un hôtel, une résidence pour aînés, des bureaux et des appartements.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Vues du domaine résidentiel en développement Saint-Laurent, à Beaumont. Située à l’est de Lévis, la ville de Beaumont est la porte d’entrée de la MRC de Bellechasse sur le bord du fleuve. La municipalité était déjà en forte croissance, même avant qu’on parle d’un tunnel Québec-Lévis. En 15 ans, la population est passée de 2300 à 3500 personnes. «C’est beaucoup pour une petite municipalité», dit le maire, David Christopher.

À Lévis, c’est le Groupe CSB qui prévoit quant à lui de développer un quartier de 2500 habitations à l’ouest de l’entrée du tunnel. La question est maintenant de savoir ce qui se passera un peu plus loin.

Devant la perspective d’une nouvelle pression immobilière, les agriculteurs craignent qu’on cherche à dézoner des terres agricoles d’abord à Lévis, puis dans la région de Bellechasse.

Lundi, le maire de Lévis, Gilles Lehouillier, a cherché à se montrer rassurant à cet égard. « J’ai une capacité minimale de 30 000 unités d’habitations. Donc moi, je suis capable de me projeter 25-30 ans facilement sans toucher à une once de terre agricole. »

À Beaumont aussi, le maire Christopher est formel. « Non non. Nous, on protège nos terres agricoles ! »

Or, pour le professeur Dubé, ces remparts ne sont pas infaillibles. « Même si la Ville de Lévis décide que les limites du périmètre urbain ne bougent plus pour les 500 prochaines années, elle n’a aucune espèce de contrôle sur ce qui se passe à Saint-Michel, à côté dans Bellechasse, ou dans toutes les municipalités autour. »

Du côté de Bellechasse, ses municipalités viennent justement de s’entendre avec la Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ) pour agrandir leur périmètre urbain, explique Clément Fillion. « Notre périmètre urbain ne représente que 2 % de notre territoire. Il n’y a pas d’exagération, plaide-t-il. Les citoyens du monde rural aussi veulent des services, et pour se les payer, il faut que t’aies du monde à un moment donné. »

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