Front commun pour protéger les locataires du Manoir Lafontaine

Un resident du Manoir Lafontaine prend une photo avec son cellulaire de son balcon durant un rassemblement du FRAPRU contre l'éviction de locataires du Manoir Lafontaine.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Un resident du Manoir Lafontaine prend une photo avec son cellulaire de son balcon durant un rassemblement du FRAPRU contre l'éviction de locataires du Manoir Lafontaine.

Un front commun composé de locataires, d’organismes et d’élus s’organise pour assurer le maintien dans les lieux des nombreux locataires du Manoir Lafontaine, un immeuble de 12 étages du Plateau-Mont-Royal qui fera bientôt l’objet de travaux majeurs. La Ville promet d’ailleurs d’avoir à l’œil les propriétaires du bâtiment, qui n’ont toujours pas effectué de demande de permis en vue d’effectuer ces rénovations.

« Plusieurs compagnies ont fait la même chose ailleurs. C’est parce qu’on veut que ça cesse qu’on est ici aujourd’hui », a lancé vendredi la porte-parole du Front d’action populaire en réaménagement urbain, Véronique Laflamme.

Plus d’une centaine de personnes se sont réunies vers 17 h devant l’édifice blanc, construit à l’époque de l’Expo 67, forçant la fermeture temporaire par des policiers d’un tronçon de l’avenue Papineau, en face du parc La Fontaine. « Shiller achète des bâtiments et détruit nos vies », indiquait notamment une affiche tenue une jeune locataire qui loge dans ce bâtiment de 90 logements, sur lequel plusieurs banderoles bleues ont été déployées pour dénoncer la crise du logement et les évictions de locataires.

L’entreprise Hill Park, qui est chapeautée par les promoteurs immobiliers Brandon Shiller et Jeremy Kornbluth, a envoyé dans les dernières semaines des avis d’éviction pour travaux majeurs aux locataires de l’immeuble afin que ceux-ci quittent les lieux d’ici au 30 juin. Les travaux en question devraient durer au moins sept mois. Les locataires pourront ensuite réintégrer les lieux lorsque l’immeuble « sera en bonne condition », assurent les propriétaires, qui offriront une compensation financière équivalente à trois mois de loyer aux locataires.

« Ce n’est pas vrai que c’est à coût nul pour notre santé morale et physique », a déclaré lors d’un vibrant plaidoyer devant la foule Renée Tifault, une dame de 68 ans qui occupe depuis 12 ans le même logement de type deux et demi au sein du Manoir Lafontaine. « On ne veut pas quitter », a-t-elle martelé.

L’entreprise Hill Park a d’ailleurs confirmé au Devoir que l’ensemble des quelque 50 ménages qui logent toujours au sein de l’immeuble ont refusé d’approuver leur avis d’éviction. Leur cause sera ainsi entendue dans les prochaines semaines devant le Tribunal administratif du logement.

Entretemps, l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal n’a toujours pas reçu de demande de permis de la part des propriétaires du bâtiment afin que ceux-ci puissent entamer leurs travaux de rénovation, a soulevé vendredi le conseiller Richard Ryan, qui est président de la Commission sur le développement économique et urbain et l’habitation. Une information qu’a confirmée l’entreprise au Devoir en milieu de soirée.

« On sait que lorsqu’on commence comme ça, ce qui va arriver par la suite, c’est qu’il y a [des locataires] qui vont partir ensuite parce qu’ils ne peuvent pas subir la pression. C’est trop d’angoisse, d’anxiété. Et ils vont se mettre à chercher d’autres logements, peut-être très loin de leur lieu. C’est ce qu’on veut éviter : d’avoir ces gens-là à la rue à moyen terme », a indiqué M. Ryan, rencontré en face du Manoir Lafontaine.

Insécurité

Actuellement, Mme Tifault débourse 660 $ par mois pour son appartement de type 2 et demi. Elle craint donc de devoir allouer une plus grande part de ses revenus pour se loger si elle fait le choix de déménager. Mais ce qu’elle appréhende surtout, c’est la période de transition trouble qui l’attend dans les prochains mois, d’autant plus que les travaux pourraient durer plus longtemps que prévu, appréhende-t-elle. « C’est vraiment la question de partir et de revenir [qui me préoccupe]. Je n’ai pas l’intention de vivre cette insécurité-là à 68 ans », souffle-t-elle.

Parmi les locataires de l’immeuble, on retrouve aussi plusieurs familles.

« J’ai été sous le choc total. Mes parents n’avaient rien voulu me dire pour que ça n’affecte pas mes examens cette semaine-là. Et j’ai été triste et fâchée parce que [les propriétaires] veulent nous faire sortir en pleine pandémie pour des rénovations qui ne justifient pas de nous faire sortir », déplore Isabelle Garcia, une étudiante de 17 ans d’origine cubaine qui réside dans le bâtiment depuis plusieurs années.

Selon les propriétaires du bâtiment, le déplacement temporaire des locataires est « la seule option possible » pour réaliser les nombreux travaux prévus. La façade a notamment piètre mine, tandis que des locataires ont signalé au Devoir des cas d’infiltration d’eau dans les allées. La piscine intérieure du bâtiment est par ailleurs condamnée depuis plusieurs années.

Or, des inspecteurs de la Ville ont visité le bâtiment dans les dernières semaines et ont plutôt constaté que ces travaux pourraient avoir lieu sans nécessiter la délocalisation des locataires du bâtiment, indique M. Ryan. Une nouvelle inspection aura d’ailleurs lieu dans les prochains jours.

« On est là en solidarité avec les locataires, mais aussi pour que les propriétaires comprennent qu’on les surveille de près et qu’ils doivent respecter toutes les règles », a assuré vendredi le maire du Plateau-Mont-Royal, Luc Rabouin. Ce dernier demande d’ailleurs à Québec de « resserrer » les règles entourant les évictions de locataires.

« Il faut que les gens évincés et qui perdent leur logement, ce soient des exceptions. Là, c’est vraiment un modèle d’affaires pour certaines entreprises comme celle-là », déplore M. Rabouin.

Présente à cette mobilisation, la députée de Québec solidaire a d’ailleurs réitéré vendredi sa demande pour un renouvellement du moratoire sur les évictions de locataires dans le contexte de la pandémie. Une requête que le gouvernement Legault tarde à approuver, selon elle.

À voir en vidéo