Traversée sous haute tension

Jean-François Venne
Collaboration spéciale
L’équilibre entre la sécurité et la fluidité représente l’un des défis majeurs dans l’encadrement de la circulation routière.
Photo: Getty Images L’équilibre entre la sécurité et la fluidité représente l’un des défis majeurs dans l’encadrement de la circulation routière.

Ce texte fait partie du cahier spécial Mobilité durable

L’étude STRAPI montre que moins de piétons jugent les intersections dangereuses à Montréal qu’à Québec. À l’inverse, les automobilistes de la métropole craignent davantage ces croisements routiers que ceux de la capitale.

Les résultats de l’étude portent sur 12 intersections à Montréal et 12 à Québec. Des étudiants chercheurs ont questionné des marcheurs immédiatement après leur traversée pour connaître leur niveau de sécurité. Certains croisements sélectionnés ont également fait l’objet d’un sondage en ligne, surtout pour obtenir l’opinion de conducteurs.

Sentir la pression

En analysant les réponses au sujet des intersections qui ont fait l’objet du sondage terrain et du questionnaire en ligne, les chercheurs ont constaté que 9 % des piétons de Québec les jugeaient dangereuses. Seulement 3 % des marcheurs montréalais partageaient cet avis.

« Cela peut sembler surprenant, puisque Québec emploie un système qui immobilise toutes les voitures le temps que les piétons traversent, alors que [celui de] Montréal n’accorde que quelques secondes d’avance aux marcheurs avant d’autoriser les véhicules à tourner », relève Owen Waygood, professeur agrégé à Polytechnique Montréal et expert en transport. L’autorisation de tourner à droite à un feu rouge à Québec pourrait notamment nuire au sentiment de sécurité.

À Montréal, plus de la moitié des conducteurs se sentent pressés par les piétons ou les cyclistes lorsqu’ils tournent, contre moins d’un tiers à Québec. Les piétons ressentent un plus haut niveau de stress. Dans la métropole, les trois quarts d’entre eux se disent pressés par les conducteurs pendant leur traversée, contre plus de la moitié de ceux de la capitale. Et dans les deux villes, environ la moitié d’entre eux estiment que le temps alloué pour franchir ce passage les oblige à se hâter.

« Les personnes âgées, notamment, marchent souvent plus lentement et peuvent se sentir pressées par le temps, mais aussi par les voitures qui s’impatientent et se rapprochent trop d’elles, souligne Marie-Soleil Cloutier, chercheuse à l’INRS – Centre Urbanisation Culture Société et directrice du Laboratoire Piétons et Espace urbain. Les observations sur le terrain montrent d’ailleurs que les aînés se font plus fréquemment frôler — et de plus près — par les automobilistes. »

Owen Waygood ajoute qu’à Québec, un piéton qui amorce sa traversée sur un feu vert court dix fois plus de risques de la terminer sur un feu rouge qu’un marcheur montréalais. « C’est un problème pour les aînés, tout comme pour les parents accompagnés de jeunes enfants, affirme-t-il. Un bon système doit tenir compte de tous les types de passants. »

La sécurité d’abord

L’équilibre entre la sécurité et la fluidité représente l’un des défis majeurs dans l’encadrement de la circulation routière. Dans le sondage Web du projet STRAPI, 56 % des participants soutenaient que la sécurité devait avoir la priorité et 28 % que les deux éléments devaient bénéficier de la même attention. Environ sept répondants de plus de 65 ans sur dix plaçaient la sécurité à l’avant-plan, une proportion plus élevée que dans les autres groupes d’âge.

Plus de la moitié des automobilistes et piétons qui ont répondu au sondage Web jugent que la responsabilité de la sécurité routière aux intersections dépend des conducteurs, contre seulement 6 % qui estiment les piétons responsables. Plus d’un tiers croit que les deux groupes doivent se montrer aussi prudents l’un que l’autre.

À quelle vitesse une voiture devrait-elle circuler dans une intersection située dans un quartier résidentiel ? Un peu plus d’un répondant sur trois proposait d’abord 30 km/h, et une proportion similaire suggérait 40 km/h. Environ un sur cinq estimait que l’on peut se déplacer à 50 km/h. Après avoir recueilli ces réponses, les sondeurs les ont relancés en leur présentant un graphique illustrant l’impact de la vitesse sur les risques de tuer un piéton lors d’une collision.

D’environ 10 % à 30 km/h, ce danger passe à près de 40 % à 40 km/h et à environ 85 % à 50 km/h. Quand on dit que la vitesse tue, ce n’est pas une blague. Devant ce fait, la proportion de répondants qui choisissaient 30 km/h a bondi à 54 %, et les partisans des 20 km/h ont augmenté de 4 %. Cependant, il restait toujours 15 % des personnes qui optaient pour une vitesse de 50 km/h (contre 19 % avant la précision).

   

L’étude indique donc que le sentiment de sécurité aux intersections dans les deux villes demeure peu élevé. Les chercheurs s’interrogent toutefois quant au fait que seulement la moitié des participants plaçaient clairement la sécurité devant la fluidité. « Les gens opposent sécurité et fluidité, comme si l’une ne pouvait être améliorée qu’aux dépens de l’autre, ce qui est totalement faux, se désole Étienne Grandmont, directeur général d’Accès transports viables. Les mentalités doivent évoluer.  

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