Le vélo gagne du terrain, mais creuse le fossé

Des données compilées par Éco-Compteur font état d’une moyenne de 450 passages quotidiens sur la piste cyclable de la rue Saint-Denis entre le 7 janvier et le 15 février. Celle-ci a été mise en place l’an dernier dans le cadre du projet de Réseau express vélo, qui prévoit à terme l’aménagement de 184 kilomètres de voies cyclables protégées accessibles toute l’année.
Photo: Photos Valérian Mazataud Le Devoir Des données compilées par Éco-Compteur font état d’une moyenne de 450 passages quotidiens sur la piste cyclable de la rue Saint-Denis entre le 7 janvier et le 15 février. Celle-ci a été mise en place l’an dernier dans le cadre du projet de Réseau express vélo, qui prévoit à terme l’aménagement de 184 kilomètres de voies cyclables protégées accessibles toute l’année.

La pandémie a suscité une véritable frénésie autour du vélo, à Montréal comme dans plusieurs autres métropoles du monde, créant un besoin pour plus d’infrastructures cyclables. La Ville se retrouve toutefois devant le défi de devoir répondre à cette demande sans s’attirer les foudres d’une partie de la population.

La tendance à la hausse de ce mode de transport à deux roues ne date pas d’hier. Entre 2001 et 2016, le pourcentage des déplacements entre le domicile et le travail effectués à vélo sur l’île de Montréal a plus que doublé pour atteindre 3,6 %, selon des données colligées par la Communauté métropolitaine de Montréal. Ce pourcentage grimpe à 14,5 % sur le Plateau-Mont-Royal et à 8,8 % dans Rosemont–La Petite-Patrie, tandis qu’il diminue à mesure qu’on s’éloigne du cœur de la métropole.

La pandémie semble d’ailleurs avoir accru cet attrait pour le vélo. Des données de la firme Moneris font notamment état d’un bond de 32 % des dépenses pour l’achat et l’entretien d’un vélo au Québec en 2020.

« La pandémie a fait en sorte que, pour beaucoup de personnes, c’est devenu un moyen de transport facile et sécuritaire », constate Véronique Laurin, conseillère en mobilité durable chez Jalon MTL. L’organisme à but non lucratif est notamment à l’origine du projet de livraison par vélos-cargos Colibri, qui s’étend dans un nombre croissant d’arrondissements à Montréal. Le cas de la métropole québécoise est d’ailleurs loin d’être isolé, les projets cyclables se multipliant dans plusieurs villes d’Europe et d’Amérique latine, de même que chez nos voisins du Sud.

« Aux États-Unis, il y a un intérêt croissant pour la bicyclette. De plus en plus de personnes font du vélo pour aller travailler », explique Daniel Piatkowski, professeur adjoint en planification communautaire et régionale à l’Université du Nebraska, à Lincoln, qui suit depuis 15 ans la progression de ce mode de transport dans ce pays.

Ce dernier a coréalisé ce mois-ci une revue complète de la littérature sur les conséquences économiques et sociales de l’utilisation du vélo comme mode de transport. Le document de 15 pages mentionne notamment que la création de pistes cyclables fait augmenter la valeur foncière des immeubles à proximité, générant « des recettes fiscales accrues » pour les villes. La pratique du vélo comme mode de transport peut aussi contribuer à lutter contre la pollution de l’air en réduisant les déplacements en voiture, peut-on lire.

La pandémie a fait en sorte que, pour beaucoup de personnes, c’est devenu un moyen de transport facile et sécuritaire.

 

Populaire été comme hiver

À Montréal, la pratique du vélo n’est d’ailleurs plus marginale, comme elle l’était auparavant. Des données compilées par Éco-Compteur, que la Ville de Montréal a fournies au Devoir, font état d’une moyenne de 450 passages quotidiens sur la piste cyclable de la rue Saint-Denis entre le 7 janvier et le 15 février. Celle-ci a été mise en place l’an dernier dans le cadre du projet de Réseau express vélo (REV), qui prévoit à terme l’aménagement de 184 kilomètres de voies cyclables protégées accessibles toute l’année pour relier différents secteurs de la métropole.

« Il y a une croissance de la place du vélo en ville, et il y a un besoin pour plus de sécurité et de confort pour les cyclistes », souligne le responsable de la mobilité au comité exécutif, Éric Alan Caldwell. Ainsi, cet été, la Ville poursuivra le déploiement du REV, notamment rue Peel, tandis que de nouvelles voies cyclables devraient aussi voir le jour pour bonifier le « réseau local », indique-t-il en entrevue. De nombreuses rues piétonnes verront aussi le jour dans des artères routières de la métropole, comme ce fut le cas l’été dernier.

Une levée de boucliers

La place que la Ville devrait accorder au vélo dans les rues de Montréal ne fait toutefois pas consensus. L’an dernier, plusieurs projets de pistes cyclables ont créé une forte division entre les résidents. Le projet de REV rue Saint-Denis a notamment soulevé l’ire de certains commerçants, qui ont menacé de poursuivre la Ville. L’administration de Valérie Plante a aussi été contrainte, l’été dernier, d’annuler plusieurs projets de « voies actives sécuritaires » devant le mécontentement populaire, notamment parce que celles-ci impliquaient le retrait temporaire d’espaces de stationnement dans certaines rues.

Une situation qui ne surprend pas M. Piatkowski, qui constate que « la culture de l’automobile » complexifie le développement du réseau cyclable en Amérique du Nord. « Dans la plupart des endroits aux États-Unis, on a beaucoup trop de places de stationnement. Le retrait de certaines places n’aurait donc pas d’effet sur les automobilistes. Mais la perception que ça les affecterait est si forte que beaucoup de projets [de pistes cyclables] ne voient pas le jour », explique-t-il.

Dans ce contexte clivant, Jean-François Rheault, président-directeur général de Vélo Québec, presse la Ville de colliger plus de données sur les répercussions économiques et sociales de la congestion routière afin d’augmenter l’appui populaire au transport actif à Montréal.

« Il faut savoir bien documenter et informer les gens de ces choix-là, reconnaît M. Caldwell, qui promet d’agir en ce sens. Sinon, on est condamné à avoir une plus grande utilisation de l’auto solo, à avoir plus de congestion et de place occupée par l’automobile dans notre ville. Et on ne réglera aucun problème, ni pour la sécurité des cyclistes, ni pour la sécurité des piétons, ni pour une amélioration de notre environnement urbain. »

En outre, la Ville devrait impliquer davantage les résidents dans tout le processus de création de ses aménagements cyclables dans une optique de « codesign », croit Victor Char, conseiller en mobilité durable chez Jalon MTL. À cet égard, M. Caldwell promet de bonifier le processus de consultation encadrant la mise en place de ses projets de pistes cyclables afin d’obtenir « l’adhésion du plus grand nombre ».

« J’ai espoir que les gens vont se les approprier et ne vont pas voir ça comme des projets qui ne les concernent pas », souhaite l’élu de Projet Montréal, tandis que se profilent les prochaines élections municipales.

Le vélo est le mode de transport qui est appelé à avoir la plus grande croissance dans les prochaines années. Ça, c’est sûr et certain.

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