Comment repenser le développement territorial?

Catherine Couturier
Collaboration spéciale
La Société de développement Angus a converti un terrain industriel en un écoquartier, dans la perspective d’améliorer les conditions de vie et de travail des communautés qui l’habitent.
Photos Frédérique Ménard-Aubin La Société de développement Angus a converti un terrain industriel en un écoquartier, dans la perspective d’améliorer les conditions de vie et de travail des communautés qui l’habitent.

Ce texte fait partie du cahier spécial Innovation sociale

Des usines qui quittent un quartier, des industries désuètes qui ferment leur porte, des territoires dévitalisés. Comment faire ensuite pour que le développement du territoire soit positif pour les communautés qui l’habitent ?

La ville de Montréal compte plusieurs terrains et espaces en quête de vocation et d’identité. Des quartiers autrefois ouvriers ou fortement industrialisés ont vu les industries qui mettaient du pain sur la table de leurs résidents décliner, laissant dans leur sillage chômage et détresse. Une aubaine pour les développeurs immobiliers, qui entraînent progressivement la concentration de la richesse dans certains territoires. Tous ces territoires sont à repenser, mais dans une optique qui prendrait en compte les populations qui les habitent.

Des territoires à repenser

Plusieurs quartiers de Montréal ont subi le même sort au tournant des années 1970 et 1980 : perte des emplois industriels et manufacturiers, concentration de la pauvreté, puis revitalisation dans les années 2000 pour faire place à de nouveaux citoyens ayant plus de revenus. « Tout ça génère de la gentrification, et crée des problèmes pour les moins nantis, qui voient le prix des logements augmenter et les structures de services changer », explique Juan-Luis Klein, professeur en géographie à l’UQAM, qui donnera une conférence sur les nouveaux modèles d’action en développement territorial le 9 avril prochain dans le cadre du 6e colloque du CRISES.

Dans l’est de Montréal, la dynamique territoriale a été marquée par la fermeture de l’usine ferroviaire du Canadien Pacifique au début des années 1990. « Ç’a été l’hécatombe. Le taux de chômage est passé à 20 % », rappelle Christian Yaccarini, président de la Société de développement Angus. Les terrains furent redéveloppés en résidences, ce qui accentua le vide sur le plan des emplois. « C’est là qu’il y a eu une mobilisation sur le territoire. Il fallait garder la vocation “emploi” de ce terrain, ce qui était à contresens de l’ambiance de l’époque », poursuit-il.

Une relance différente

De là naîtra la Société de développement Angus (SDA), un organisme à but non lucratif qui a réussi à obtenir une option d’achat de dix ans sur la moitié du terrain du Canadien Pacifique, autour de laquelle tout un écosystème s’est créé. S’opposant au développement immobilier, qui se base sur le marché pour créer un produit et faire du profit, le développement territorial proposé par la SDA se base sur les besoins du territoire pour essayer d’y répondre. « Il faut faire intervenir les acteurs locaux dans la définition du projet et de leurs besoins », affirme M. Yaccarini.

La SDA, active depuis plus d’un quart de siècle, souhaite inscrire le territoire d’Angus dans l’avenir, en s’éloignant de son passé pétrolier et industriel. « On ne veut pas juste rattraper le temps perdu, mais se projeter vers la transition sociale et écologique », précise M. Yaccarini. Les terrains et immeubles ont été placés dans une fiducie pour s’assurer que ceux-ci demeurent propriété collective, et que les profits générés soient remis dans le développement territorial. « Ça, c’est de l’innovation sociale. Un OBNL qui achète un terrain de 2,5 millions et le développe en zone d’emploi, il n’y a rien d’autre comme ça », note M. Yaccarini.

De nouveaux modèles d’action

L’innovation sociale peut donc prendre plusieurs formes, et il ne suffit pas de vouloir innover pour pouvoir le faire : « On ne se lève pas un matin en se disant, tiens, je vais faire de l’innovation sociale », dit en plaisantant M. Yaccarini. L’innovation sociale peut par exemple émerger d’une certaine façon de travailler, ou de la mise en commun d’acteurs qui ne travaillent habituellement pas ensemble.

Juan-Luis Klein s’intéresse donc à ces nouvelles façons de développer le territoire dans la perspective du bien commun, et non plus seulement de la compétitivité économique. Ces nouveaux modèles d’action en développement territorial veulent valoriser les ressources humaines et physiques du territoire dans la perspective d’améliorer les conditions de vie et de travail des communautés qui l’habitent. Face au repli de l’État en ce qui concerne l’intervention directe dans l’économie et à la cession des pouvoirs aux acteurs privés, d’autres formes de développement doivent être imaginées.

Des espaces pour imaginer

La mise en place de structures qui donnent l’espace pour innover est aussi essentielle. Le professeur Klein s’intéresse entre autres aux « livings labs », qui fournissent des espaces de coopération et de réflexion différents. Ces nouveaux laboratoires sociaux, sur lesquels il s’est penché dans le livre Les living labs : une perspective territoriale, permettent aux communautés dans les quartiers, les villes et les régions d’expérimenter avec de nouvelles façons d’agir, et font converger les intérêts économiques, sociaux et environnementaux.

Les espaces de coworking, fab labs (ateliers de fabrication) et autres tiers-lieux sont des exemples de ces laboratoires ouverts vivants. Ceux-ci donnent la possibilité de tester des façons de faire : « Ces tiers-lieux sont des endroits où l’on explore des façons différentes de travailler et de partager des expertises, des connaissances », souligne M. Klein.

Des exemples de nouveaux modèles émergent d’ailleurs dans la métropole depuis quelques années. À Montréal-Nord, l’organisme Parole d’excluEs relie différents types d’acteurs (paramunicipaux, communautaires) qui développent le quartier à travers des mobilisations citoyennes. Les initiatives touchent plusieurs domaines : logement, sécurité alimentaire, activités culturelles, etc.

Le Bâtiment 7, dans Pointe-Saint-Charles, un autre ancien quartier ouvrier s’étant gentrifié, est un autre exemple. « C’est un cas typique d’un nouveau modèle d’action dans un quartier qui a vécu la dévitalisation, la pauvreté, et qui est aujourd’hui affecté par la gentrification », affirme M. Klein. Le Bâtiment 7 propose des expériences de diverses formes : commerces, sécurité alimentaire, services aux citoyens, expériences artistiques.

Au développement extérieur souvent dicté par les lois du marché s’oppose donc une revitalisation à partir des communautés locales. « Il faut avoir une vision du développement qui implique le bien-être collectif de l’ensemble des citoyens », insiste M. Klein. Les quartiers dévitalisés (Hochelaga, Montréal-Nord, Centre-Sud) ont d’ailleurs été les plus touchés par la pandémie, mettant en lumière l’urgence d’agir pour redistribuer la richesse.

« Là où il y a vulnérabilité, il faut renforcer la capacité des citoyens à transformer leur situation. Il faut rebâtir des formes de solidarités communes en intégrant divers secteurs économiques, de façon à mettre en place une forme de développement hybride, opéré par plusieurs types d’acteurs, favorisant ainsi une gouvernance inclusive », conclut M. Klein.