Le stationnement, ce véhicule de vifs débats

La Ville de Montréal estime entre 475 000 et 515 000 le nombre de places de stationnement sur rue, auxquelles s’ajoutent les stationnements hors rue privés et publics.
Valérian Mazataud Le Devoir La Ville de Montréal estime entre 475 000 et 515 000 le nombre de places de stationnement sur rue, auxquelles s’ajoutent les stationnements hors rue privés et publics.

En octobre dernier, Paris a annoncé sa volonté d’éliminer 70 000 places de stationnement de surface d’ici 2026. D’autres villes, comme Bruxelles et Amsterdam, avaient déjà fait connaître leur intention de réduire considérablement le nombre de cases de stationnement pour les consacrer à un autre usage. Montréal pourrait-elle être tentée de les imiter ? Pour l’instant, bien qu’elle se soit lancée dans une réflexion sur l’enjeu du stationnement et du partage de l’espace public, ce n’est pas la voie dans laquelle s’engage l’administration de Valérie Plante.

La mairesse de Paris, Anne Hidalgo, compte retirer la moitié des espaces de stationnement de surface d’ici la fin de son mandat, soit 70 000 sur 140 000. Elle invite par la même occasion les Parisiens à proposer leurs idées pour aménager les 65 hectares ainsi libérés.

« On ne peut pas utiliser 50 % de la capitale pour l’automobile, alors qu’elle ne représente que 13 % des déplacements », avait expliqué David Belliard, adjoint écologiste de la mairesse Hidalgo au journal Le Parisien en octobre dernier. « L’espace public est un bien commun qui doit être destiné à d’autres usages que la voiture. On doit végétaliser la ville pour s’adapter à l’accélération du dérèglement climatique. »

À Montréal aussi, le stationnement fait l’objet de nombreuses discussions depuis des années. Considéré comme un outil indispensable dans la gestion de la mobilité, le stationnement demeure un sujet épineux, source de nombreuses frustrations.

L’Agence de mobilité durable n’a pas pour but de réduire l’offre de stationnement, mais plutôt de faire progresser les choix de mobilité. Une chose est claire pour nous : on s’occupe de la sécurité des piétons et de celle des cyclistes.

 

En 2019, le chercheur Gabriel Lefebvre-Ropars, de la Chaire Mobilité de Polytechnique Montréal, avait calculé que, sur l’ensemble de l’île, le stationnement sur rue représentait 22 kilomètres carrés, soit l’équivalent de la superficie de l’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce. Il avait aussi constaté que plus de 20 % de l’espace public dans les rues locales à Montréal était consacré à l’entreposage de véhicules privés.

La Ville de Montréal estime entre 475 000 et 515 000 le nombre de places de stationnement sur rue, auxquelles s’ajoutent les stationnements hors rue privés et publics. « Le stationnement demeure un levier tellement génial », lance Catherine Morency, titulaire de la Chaire Mobilité à Polytechnique Montréal, également membre du conseil d’administration de la nouvelle Agence de mobilité durable de Montréal. « La question du stationnement est fascinante. Les gens ont toujours l’impression qu’il manque de stationnement, mais il n’y a personne qui sait vraiment combien d’espaces existent et par qui ils sont utilisés. »

Nouvelle agence

En 2015, Montréal s’est dotée d’une politique du stationnement afin de simplifier les règles encadrant cette activité. La Ville a depuis ramené dans son giron la gestion du stationnement avec la création de l’Agence de mobilité durable qui a pris la relève, en janvier 2020, de Stationnement de Montréal. Plutôt qu’être uniquement vouée à la collecte des revenus de stationnement, l’agence vise à favoriser la mobilité urbaine dans une perspective plus globale.

« C’est un virage à 180 degrés », soutient Laurent Chevrot, directeur général de la nouvelle agence. « Le volet du stationnement demeure important pour la Ville de Montréal, mais ce n’est plus le seul élément à considérer. La pression est de plus en plus forte pour l’occupation de l’espace public. » La gestion de la « bordure de rue » devient ainsi le nerf de la guerre, dit-il.

En 2016, à la suite de consultations menées sur la dépendance aux énergies fossiles, l’Office de consultation publique de Montréal avait recommandé à la Ville de se fixer des objectifs clairs en matière de réduction des places de stationnement.

Photo: Michael Monnier Archives Le Devoir Montréal s’est dotée d’une politique du stationnement en 2015 afin de simplifier les règles encadrant cette activité.

À ce jour, la Ville n’a pas donné suite à cette recommandation. Depuis son arrivée au pouvoir en 2017, l’administration de Valérie Plante a tout de même supprimé 4280 places de stationnement au fil de projets de sécurisation des abords d’écoles et d’aménagement de voies réservées et de pistes cyclables.

En entrevue au Devoir, Éric Alan Caldwell, responsable de l’urbanisme et de la mobilité au sein de l’administration Plante, souligne que des villes comme Paris ont une densité plus importante que Montréal et qu’une réduction massive des cases de stationnement n’est pas dans la mire de la Ville. « L’Agence de mobilité durable n’a pas pour but de réduire l’offre de stationnement, mais plutôt de faire progresser les choix de mobilité, explique-t-il. Une chose est claire pour nous : on s’occupe de la sécurité des piétons et de celle des cyclistes. On veut un réseau de voies réservées performantes, plus de place pour Bixi et plus de place à l’innovation dans la gestion de notre parc de stationnement. »

Pour y parvenir, la Ville a mandaté l’Agence afin qu’elle développe des partenariats avec les propriétaires privés de stationnements et qu’elle explore de nouvelles technologies pour mieux gérer l’espace public, qu’il s’agisse de tarification dynamique ou de systèmes de lecture de plaques.

Sujet épineux

Retrancher des cases de stationnement est généralement mal accueilli par les commerçants. Président de l’Association des sociétés de développement commercial de Montréal, Billy Walsh estime qu’on peut difficilement appliquer la recette européenne à la ville de Montréal. « Les villes européennes ont un cadre bâti et une densité très différents et, surtout, une accessibilité en transport en commun très différente de celle de Montréal.Peut-on faire un copier-coller pour Montréal ? Je ne pense pas », dit-il.

Selon lui, l’automobile demeure incontournable en ville, et ce serait une erreur d’éliminer des cases de stationnement sans compenser les places perdues par des stationnements hors rue ou des stationnements privés. « Le stationnement est important pour le mix commercial qu’on souhaite avoir sur nos artères et dans le centre-ville », souligne-t-il.

Catherine Morency, de la Chaire Mobilité à Polytechnique Montréal, croit que, tôt ou tard, Montréal devra s’engager dans une réforme majeure : « Le défi de la Ville, c’est qu’il y a beaucoup de résistance, mais on ne sait pas d’où elle vient vraiment. » Elle évoque un reportage dans lequel une automobiliste de Sainte-Thérèse s’insurgeait contre la création de la voie réservée sur l’avenue Papineau qui a eu pour effet d’allonger son temps de déplacement : « Pour moi, c’est la représentation parfaite de la question qu’on ne se pose pas : qui est en position légitime de se prononcer sur ce qu’on fait dans une rue ? »

L’Agence de mobilité durable entend présenter son plan stratégique dans les prochains mois. Catherine Morency, elle, croit que la pandémie est l’occasion d’agir, d’autant que le télétravail à temps partiel risque de perdurer. « C’est le temps de récupérer la rue pour les besoins de ceux qui sont à la maison et organiser nos services de proximité. »

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