L’auto, un mal nécessaire en pandémie ?

Malgré la fermeture des services d’immatriculation de la Société de l’assurance automobile du Québec en avril et en mai, le nombre de véhicules immatriculés a encore augmenté d’environ 50 000 en 2020 par rapport à l’année précédente, selon les plus récentes données.
Charlie Riedel Associated Press Malgré la fermeture des services d’immatriculation de la Société de l’assurance automobile du Québec en avril et en mai, le nombre de véhicules immatriculés a encore augmenté d’environ 50 000 en 2020 par rapport à l’année précédente, selon les plus récentes données.

La pandémie n’a pas freiné l’attrait de la voiture au Québec, au contraire. Elle a créé de nouveaux besoins chez certains et consolidé la dépendance des autres. L’ajout de pistes cyclables et de rues piétonnes ne suffira pas à renverser la tendance et à briser l’habitude des automobilistes, attachés à ce moyende transport qui leur apporte liberté, confort et sécurité.

« Avec le confinement ce printemps, ma copine et moi, on s’est sentis oppressés en ville. Pas assez pour tout lâcher et vivre à la campagne, mais assez pour s’acheter une voiture pour fuir les fins de semaine et profiter des parcs nationaux », confie Éric Côté.

Le couple dans la fin vingtaine n’avait jamais ressenti le besoin de s’acheter un véhicule avant ce printemps, se déplaçant essentiellement à pied ou en transport en commun dans Montréal. Mais la pandémie deCOVID-19 les a, comme beaucoup d’autres, mis au télétravail et confinés dans leur petit appartement. « On aurait pu louer ou prendre une voiture partagée, mais on est tombés sur un bon deal ; on s’est dit qu’on était gagnants », indique M. Côté.

Depuis l’entrée en zone rouge de la métropole début octobre, alors que les déplacements entre régions sont déconseillés, leurs escapades ont pris fin abruptement, mais la voiture roule toujours. « Maintenant qu’on l’a, autant l’utiliser. On a pris l’habitude de la prendre pour magasiner ou faire l’épicerie. C’est plus simple, moins stressant que le bus en pleine pandémie », explique Éric Côté, loin de regretter son achat.

Avec le confinement ce printemps, ma copine et moi, on s’est sentis oppressés en ville. Pas assez pour tout lâcher et vivre en campagne, mais assez pour s’acheter une voiture pour fuir les fins de semaine et profiter des parcs nationaux.

La pandémie a aussi poussé Marc-Antoine Dumont à se renseigner pour acheter une voiture. Habitué à faire du covoiturage entre Montréal et Victoriaville pour rendre visite à ses parents, le jeune homme de 27 ans a dû revoir ses options. « Il n’y avait plus de covoiturage pendant plusieurs mois et, quand ça a repris, c’était difficile de trouver des trajets qui correspondaient à mon horaire, il y en avait beaucoup moins. Il n’y avait pas de bus non plus. C’était compliqué », explique-t-il.

Ses valeurs environnementales, et son porte-monnaie, ont finalement mis un terme à son projet d’acquérir une voiture. « À la base, je suis contre l’idée d’avoir une auto en ville, je n’en ai pas besoin. Je fais tout à pied ou en transport en commun. » Marc-Antoine Dumont se souvient d’ailleurs à quel point posséder une voiture à Montréal avait été plus pénible qu’autre chose, lorsqu’il y a déménagé il y a six ans. « Je l’utilisais juste pour la changer de stationnement dans notre rue. Après deux semaines et deux tickets, je l’ai vendue. »

Dépendance à l’auto

Malgré la fermeture des services d’immatriculation de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) en avril et en mai, le nombre de véhicules immatriculés a encore augmenté d’environ 50 000 en 2020 par rapport à l’année précédente, selon les plus récentes données.

Il faut dire que la pandémie a grandement encouragé les déplacements en automobile, remettant au goût du jour le service au volant. Restaurants, commerces, bibliothèques, épiceries, salons funéraires, festivals culturels et même la Santé publique — qui a lancé des services de dépistage de la COVID-19 à l’auto — y ont vu un moyen sécuritaire de continuer leurs activités et services.

« C’est préoccupant comme situation, mais prévisible. Beaucoup ont eu une réaction de sécurité et donc de repli vers un mode de transport individuel. Il y a cette perception qu’en prenant le transport en commun, on va contracter la COVID-19. En réalité, les risques sont faibles quand tout le monde porte un masque », souligne Jérôme Laviolette, candidat au doctorat à laChaire de mobilité de Polytechnique Montréal.

La pandémie est ainsi venue complexifier le virage vers la mobilité durable encouragée pour lutter contre les changements climatiques. Elle a aussi démontré l’importance et l’urgence de mettre en place de nouvelles stratégies pour encourager les citoyens à changer leurs habitudes de transport et à laisser tomber leur voiture, selon Jérôme Laviolette.

« On est devenus dépendants de la voiture avant même la pandémie. Certains, parce que nos infrastructures ne leur donnent pas d’autres options. Pour d’autres, c’est un choix de posséder une voiture. La dépendance est alors psychologique », explique celui qui est aussi chercheur invité à la Fondation David Suzuki. Il présente lundi dans le cadre d’une conférence virtuelle les résultats de ses travaux portant sur l’état de l’automobile au Québec et les façons de soutenir les changements de comportement.

En plus de sa fonction utilitaire, la voiture revêt une fonction symbolique, explique-t-il. Aux yeux de certains, c’est un bien de prestige qui engendre toute une gamme d’émotions : sécurité, liberté, puissance, rapidité, autonomie. Une vision soutenue par les publicités automobiles qui nous entourent.

Pas étonnant alors de constater la vive opposition de plusieurs automobilistes aux aménagements urbains mis en place cet été pour donner davantage de place aux piétons et aux cyclistes. Non seulement les automobilistes ne voient aucun avantage personnel à ce type d’aménagement qui vient, selon eux, brimer leur liberté de se déplacer en voiture, mais ils se sentent de plus « attaqués dans leurs valeurs et leurs choix de vie », souligne le chercheur.

Amorcer le changement

D’où l’importance de mieux les accompagner dans ces changements de mobilité, à son avis. « Ce n’est pas suffisant d’imposer des solutions de rechange à l’auto. Les villes doivent mieux communiquer avec les citoyens, leur expliquer les changements apportés et leurs avantages. »

Mettre en place des politiques publiques coercitives — comme la tarification kilométrique, la taxation des véhicules ou la réduction du stationnement etdes voies de circulation — est efficacepour amener un changement de mobilité. Elles seraient toutefois plus facilesà implanter avec une acceptabilité sociale. « Il faut motiver les automobilistes à laisser tomber volontairementleur voiture, grâce à la persuasion et à l’information », souligne Jérôme Laviolette.

Ses recherches lui ont permis de cerner deux solutions prometteuses pour accompagner l’ajout d’autres solutions de transport. Tout d’abord, le déploiement de programmes de gestion personnalisés de déplacements,c’est-à-dire d’avoir le réflexe d’offrir des incitatifs, de l’assistance et de l’information personnalisée sur les modes de transports alternatifs à proximité. Ces programmes pourraient être proposés aux ménages qui arrivent dans une nouvelle ville, ou bien dans les écoles et les milieux de travail.

Il plaide aussi pour davantage de campagnes de sensibilisation afin de diffuser une perception positive du transport en commun, du vélo ou de la marche pour faire contrepoids à la publicité automobile qui « crée de toute pièce une image séduisante de ce moyen de déplacement dans l’imaginaire des Québécois ».

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12 commentaires
  • Simon Grenier - Abonné 26 octobre 2020 06 h 38

    "Mal nécessaire", voyons! :) Je crois qu'on a bien résumé la situation en parlant plutôt de "choix de vie".

  • Serge Gagné - Abonné 26 octobre 2020 07 h 32

    Petite remarque

    Madame Caillou,

    Un mot m'a fait tiquer dans votre article (c'est vrai que de ces temps-ci, les mots...) : « La pandémie est ainsi venue complexifier le virage vers la mobilité durable... »

    Vous employez «conplexifier». Vous compliquez les choses pour rien. « compliquer » aurait suffi. Parfois, on veut faire savant, comme dans le cas du fameux « problématique » employé comme substantif, qui irrite bien des langagiers. Dans la majorité des cas, le bon vieux « problème » suffit.

    Serge Gagné, traducteur agréé

  • Michel L’Heureux - Abonné 26 octobre 2020 07 h 57

    L’automobile, et oui

    Avec la réduction marqué des services d’autobus sur des lignes importantes comme la 97 Mont Royal, il devient désormais normal de se déplacer en voiture. Il n’est plus possible avec la réduction des services de transport en commun de se rendre dans un temps prévisible quelques part. Depuis 3 ans nous utilisions un service d’auto partage. Notre expérience a été intéressante et disons-le économique. Malheureusement, la disparition d’un des deux services a précipité le déclin de l’accès aux véhicules de l’entreprise restante. Victime vraisemblable de sa popularité, l’entreprise peine à offrir suffisamment de véhicules pour les besoins des citoyens, dommage. Impossible d’avoir une automobile à moins de la réserver 1 mois d’avance, impossible de trouver un Flex quand tu en a besoin. Pourquoi souffrir ? Mauvais calcul pour eux. Le client qui aquiert une automobile aujourd’hui est perdu pour au moins 5 ans. Pour le transport en commun, c’est comme pour la saucisse, les gens en mange parce qu’elle est plus fraîche ...

  • Nicolas Thibault - Inscrit 26 octobre 2020 10 h 38

    Pourquoi est-ce un mal?

    Pourquoi présenter la voiture comme un mal nécessaire? J'ai moi-même une voiture et je n'en souffre pas. Je dirais même que c'est très utile pour une famille de quatres personnes avec une ado et un plus jeune enfant. Je vis dans le Vieux-Rosemont et j'assume pleinement ma mobilité, autant à pied, en vélo, qu'en voiture. La mobilité c'est aussi d'avoir un choix varié de moyens de transport (ce qui inclus la voiture), adapté aux différents besoins. En passant, pourquoi ai-je l'impression que votre article s'addresse à une certaine tranche de la population des quartiers centraux de Montréal?

    • Olivier Côté - Abonné 26 octobre 2020 11 h 37

      "Pourquoi présenter la voiture comme un mal nécessaire? J'ai moi-même une voiture et je n'en souffre pas."

      Vous, vous n'en souffrez peut-être pas, mais votre choix personnel, vous le faites payer au reste du vivant de la planète. Que ce soit par l'utilisation importante de ressources non renouvelable, par la pollution qui entraine une détérioration de la qualité de l'air et des changements climatiques aux conséquences qui semblent de plus en plus importantes... Sans parler de l'espace que vous occupez en ville, des coûts des routes assumés par tous et sur utilisés par les automobilistes, des risques d'accident, de perte de vie humaine, des coûts des soins santé que ça entraine...

      L'automobile est un choix égoïste. Il faut l'assumer. (Et la personne qui écrit cela a elle-même une auto... pour le moment)

    • Simon Grenier - Abonné 26 octobre 2020 21 h 13

      Le mal est collectif. C'est très bien documenté depuis environ 25 ans - en plus des médias québécois qui ont été remplis de conflits relatifs aux modes de transports durant les 6 derniers mois.

  • Jean Richard - Abonné 26 octobre 2020 10 h 40

    L'industrie la plus influente

    Quelle est l'industrie la plus influente depuis quelques années ? Le pétrole ? Non ! Le tabac ? Non ! Microsoft, Apple, Rogers, FaceBook, Amazon ? Non, rien de tout ça.
    Pendant que je lisais l'article ci-dessus, il y avait, à droite de mon écran (j'avais omis de passer en mode texte seulement) une publicité en rouge vif, tentant de vous vendre le bonheur payable en 36 mois, avec un fond rouge vif.
    La publicité sur le tabac est depuis longtemps interdite. Et il est loin le temps où l'essence Shell contenait des ingrédients secrets permettant un prompt démarrage par les plus grands froids.
    La voiture a horreur du vide, selon un dicton. Le vide laissé par le tabac et la super-essence, l'industrie automobile l'a comblé pour vous marteler sans répit que le bonheur, la liberté, la puissance, le confort, la vertu, l'affirmation de soi passent par la voiture. Si on appliquait à la lettre les règles de l'éthique en matière de diffusion, la publicité automobile serait plus souvent qu'à son tour qualifiée de publicité mensongère. Mais les médias qui diffusent cette surabondante publicité connaissent une autre règle : on ne mord pas la main qui nous nourrit.
    C'est donc tout un défi de tenter de neutraliser l'influente publicité automobile. On aura beau montrer images sur images le désastre environnemental causé par un miliiard de voitures sur une petite planète, nombre qui ne cesse de croire, on se butera toujours sur une certaine incrédulité. Qu'on dise à M. Tartempion qu'il est devenu esclave de la voiture pourrait l'amener à réfléchir, mais pas pour longtemps car dès son réveil le matin, on lui claironne jusqu'à son coucher, d'une voix grave et virile, que pour être un vrai de vrai homme libre, il lui faut une Dodge RAM et un boyau d'arrosage, payables en 36 mois, avec un taux d'intérêt de 0,49 %, les conditions étant écrites en taille de 5 points.