Avec 50 000 nouvelles immatriculations de plus que l'an dernier, 2020 serait-elle l'année de l'auto solo?

Selon les plus récents chiffres obtenus par «Le Devoir», datant du 30 juin 2020, le Québec comptait très exactement 5 273 964 véhicules dits de promenade immatriculés, par rapport à 5 221 743 en 2019 et 5 114 352 en 2017.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Selon les plus récents chiffres obtenus par «Le Devoir», datant du 30 juin 2020, le Québec comptait très exactement 5 273 964 véhicules dits de promenade immatriculés, par rapport à 5 221 743 en 2019 et 5 114 352 en 2017.

L’attrait de l’automobile individuelle ne fléchit pas au Québec, tandis que l’usage du transport en commun s’effondre.

Le nombre de véhicules immatriculés par la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) a encore augmenté d’environ 50 000 en 2020 par rapport à 2019, et ce, même si les services d’immatriculation ont été fermés en avril et en mai, pendant le confinement.

La pandémie pourrait d’ailleurs stimuler encore plus le choix de l’auto au détriment du transport en commun. La crainte des espaces confinés, combinée à d’autres facteurs, dont le télétravail et l’exode rural, favorise l’usage des véhicules personnels.

Selon les plus récents chiffres obtenus par Le Devoir, datant du 30 juin 2020, le Québec comptait très exactement 5 273 964 véhicules dits de promenade immatriculés, par rapport à 5 221 743 en 2019 et 5 114 352 en 2017.

Il faut aussi considérer le type de véhicules en droit de circuler. Les camions légers (catégorie qui inclut les véhicules utilitaires sport (VUS), les minifourgonnettes et les camionnettes comme telles) ont de plus en plus la cote.

 

Il s’en trouve maintenant plus de 2 142 000 au Québec, par rapport à 2 032 000 en 2019. Par contre, les immatriculations d’automobiles comme telles diminuent légèrement, d’environ 2 938 000 à quelque 2 888 000. Bref, il y a surtout plus de VUS sur les routes.

Les défenseurs du transport en commun et de l’écologie se désolent de cette situation.

Andréanne Brazeau, analyste en mobilité chez Équiterre, organisme écologiste, déplore ce portrait sociostatistique. « C’est certain que c’est très inquiétant de voir le parc automobile continuer d’augmenter », juge-t-elle, tout en soulignant que, dans les faits, encore plus de camions légers énergivores et dangereux roulent au Québec.

« Entre 2017 et 2020, il y a environ 112 000 automobiles de moins ; par contre, il y a 300 000 camions légers de plus, ce qui confirme une tendance observée au cours des dix dernières années, dit-elle. C’est encore plus inquiétant. Les camions légers sont plus meurtriers en cas de collision avec des piétons. On utilise plus de ressources pour les fabriquer. Et plus un véhicule est gros, plus il participe à la congestion routière. »

François Pepin, président du CA de Trajectoire Québec, qui défend le transport collectif, revient sur les avantages comparatifs de l’auto. « Les automobiles ne sont pas vraiment plus chères qu’il y a quelques années (en dollars constants) et le prix du pétrole a baissé, ce qui favorise l’achat de véhicules et de plus gros véhicules », dit-il. « S’il n’y a pas plus de transport collectif, pour offrir plus de choix, plus de vitesse, plus de souplesse à la population, la tendance à la hausse de l’achat de véhicules automobiles ne changera pas. On remarque même que le parc auto croît plus vite que la population au Québec, une constante depuis des années. »

La perspective se renverse du point de vue de l’industrie automobile et de ses filières, ce que les anglophones appellent le motordom, disons le « domaine du char ». Les ventes de véhicules ont globalement diminué de 30 % à cause de la pandémie, mais l’activité a repris en juin, notamment grâce à des programmes d’incitation alléchants. Par exemple, en ne facturant aucun intérêt sur l’emprunt pendant 84 mois ou en offrant 10 années de garantie sur la mécanique.

Le parc auto croît plus vite que la population au Québec, une constante depuis des années

 

« C’est assez difficile à battre », dit Robert Poëti, p.-d.g. de la Corporation des concessionnaires automobiles du Québec. L’organisme représente 890 concessionnaires (99 % du secteur) et quelque 40 000 employés directs, ce qui en fait le deuxième employeur du Québec. « Les gens se sont privés pendant trois mois et maintenant, ils changent leur vieux véhicule pour un neuf et une nouvelle clientèle en achète un deuxième, souvent usager, chez les concessionnaires. »

L’augmentation enregistrée en juin du parc de véhicules ne permet pas encore de raffiner l’observation pour comprendre l’effet précis de la pandémie sur le marché automobile. La SAAQ a fermé ses services d’immatriculation pour plusieurs semaines, sauf pour les véhicules prioritaires, comme les camions de livraison de nourriture ou les taxis. En plus, à l’évidence, le confinement immobilisait la grande majorité des automobiles, ici comme ailleurs.

« On aura un meilleur portrait à la fin de l’année », juge M. Pepin, de Trajectoire Québec. « J’ai surtout hâte de voir les données de 2021 pour mesurer les impacts de la pandémie sur une année complète, enchaîne Mme Brazeau, d’Équiterre. Pour l’instant, dans les chiffres de la SAAQ, on a seulement quelques mois de l’année 2020. »

M. Poëti en rajoute : « Il y a une augmentation de l’immatriculation en 2020, d’accord, mais nos affaires ont arrêté pendant le confinement. Les ventes réalisées en mai, juin et juillet, ce sont en fait les ventes non réalisées en mars et en avril et au début mai. »

Les gens se sont privés pendant trois mois et maintenant, ils changent leur vieux véhicule pour un neuf et une nouvelle clientèle en achète un deuxième

 

D’autres statistiques montrent que la pandémie bouleverse déjà profondément la mobilité. L’usage des transports en commun a quasiment stoppé pendant le confinement et demeure très faible. Les passagers habituels craignent l’infection dans un lieu clos ou recourent au télétravail.

Les déplacements à l’échelle de la Société de transport de Montréal (STM) étaient en baisse de 61 % dans la semaine du 10 août (dernière période de données compilées et validées) en comparaison avec la même période en 2019.

Le métro s’avère encore moins attirant que les autobus. Les entrées dans le réseau souterrain ont chuté de 67 %.

La STM a d’ailleurs lancé cette semaine une campagne de communication pour rassurer ses usagers potentiels sous le thème : « Embarquez avec confiance ». « L’offensive vise à rappeler les mesures qui sont en place pour contribuer à ce que les clients puissent se déplacer en sécurité en bus, métro et transport adapté », dit par courriel Philippe Déry, des relations publiques de la STM.

L’Autorité régionale de transport métropolitain explique qu’en juillet, l’achalandage des trains de banlieue n’atteignait pas 10 % de la normale. Les projections rationnelles de l’organisme misent sur l’arrivée d’un vaccin à la mi-2021 pour relancer sa machine de transport collectif. « On considère également une perte permanente attribuable aux nouvelles habitudes de travail, de l’ordre de 5 %, et un retour sur la courbe historique en 2022 seulement », dit une mise au point diffusée le 18 août.

M. Poëti, ancien ministre des Transports du Québec qui a participé aux négociations pour lancer le projet du Réseau express métropolitain, qui entrera en service en 2021, a beau représenter les vendeurs d’autos, il répète être pour le transport collectif tout en prenant acte de contraintes réelles. « Quand vous êtes à l’extérieur de la grande région métropolitaine, les déplacements en transport en commun sont beaucoup plus difficiles, dit-il. Et puis, les gens sont encore réticents à prendre l’autobus ou le métro à cause du virus. »

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La chute dans la fréquentation des services publics de transport et l’attrait de l’auto individuelle se confirment ailleurs. La ville de New York a enregistré une hausse de 18 % des immatriculations en juin et en juillet 2020 par rapport à 2019. La demande pour les espaces de stationnement a augmenté de 123 % en juillet et leur prix moyen mensuel est passé de 288 $US à 351 $US. « La bataille pour les 6000 miles de rues ne fait que commencer », écrivait récemment le New York Times.

« C’est conjoncturel, dit M. Pepin. L’impact de la pandémie est extrêmement important, bien sûr. Par ailleurs, au niveau structurel, c’est une bonne chose de voir se développer le télétravail. Il va probablement demeurer, mais dans une moindre proportion. Il y a encore des employeurs qui demandent à leurs employés de ne pas rentrer au bureau jusqu’au 31 décembre. La simple croissance de la population va faire remonter l’achalandage. »

Il cite une remarque faite par le professeur Jean Dubé, de l’Université Laval, lors des audiences de juillet sur le tramway envisagé pour Québec. M. Dubé observait qu’après les attentats du 11 septembre 2001, les avions se sont vidés, mais deux ans plus tard, le secteur a repris sa croissance, jusqu’au début de l’actuelle pandémie. « J’ai bon espoir qu’après le ralentissement, le transport en commun va repartir sur un bon élan », dit M. Pépin.

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