La métamorphose tranquille du parc Jarry

Le maire Jean Drapeau avait alors décidé de changer le nom du parc Jarry pour le rebaptiser «parc Jean-Paul II», ce qui fut fait en 1985.
Photo: Pool du Vatican / archives La Presse canadienne Le maire Jean Drapeau avait alors décidé de changer le nom du parc Jarry pour le rebaptiser «parc Jean-Paul II», ce qui fut fait en 1985.

On les fréquente depuis toujours ou on les découvre en temps de confinement, mais connaît-on l’histoire de nos grands parcs ? Aujourd’hui : le parc Jarry.

Il a accueilli les Expos, les Alouettes et de grands noms du tennis. Un pape y a même célébré une messe. Depuis sa création, le parc Jarry est demeuré un haut lieu du sport. Mais au fil du temps, les résidents de Villeray et de Parc-Extension ont pu se réapproprier cet espace vert.

Le parc Jarry a bien changé depuis les années 1980, époque à laquelle le chroniqueur de La Presse Pierre Foglia l’avait décrit comme un « champ de patates ». C’était après la visite du pape Jean-Paul II, qui y avait présidé une messe en 1984 devant quelque 300 000 fidèles. Le maire Jean Drapeau avait alors décidé de changer le nom du parc Jarry pour le rebaptiser « parc Jean-Paul II », ce qui fut fait en 1985. Pierre Foglia trouvait irrespectueux de donner le nom du pape à un parc si négligé et dont l’état faisait peine à voir.

L’ancien conseiller municipal André Berthelet n’a pas oublié cet épisode. Il était dans l’opposition quand le parc a été rebaptisé. « Je trouvais que vouloir changer le nom du parc était un manque de respect envers l’histoire du quartier et les gens qui utilisaient ce parc-là quotidiennement. Ça m’a choqué, et ça a tout l’air que ça a choqué la majorité des habitants de Villeray », raconte l’élu, qui a représenté le district de Jarry pendant 16 ans sous la bannière du Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM).

Le RCM reprochait aussi à l’administration Drapeau d’avoir omis de consulter le comité de toponymie et de ne pas avoir respecté les normes stipulant qu’un lieu ne devrait pas porter le nom d’une personne encore en vie, ce qui était le cas du pape Jean-Paul II.

« Je suis vraiment surpris qu’il y ait de l’opposition », avait déclaré le maire Drapeau au conseil municipal en 1985. Pour lui, cet émoi était incompréhensible, d’autant que le nom Jarry ne disparaîtrait pas de la toponymie montréalaise puisque la rue Jarry allait garder son nom, avait-il fait valoir.

Terrain loué

Le nom Jarry rappelle le souvenir de Raoul Jarry (1885-1930), ancien conseiller municipal du quartier Villeray dans les années 1920. Il avait fait partie du comité qui avait recommandé la location par la Ville de Montréal d’un terrain appartenant à la Stanley Bagg Corporation afin d’en faire un « grand terrain de jeu ». À cette époque d’urbanisation rapide, les résidents de Villeray réclamaient davantage d’espaces verts. « Faute d’espace disponible, et encore moins d’espace aménagé, les enfants se retrouvent souvent dans les rues, les ruelles, ou les carrières abandonnées », relate une étude historique réalisée à la demande de la Ville par L’Enclume en 2018.

Le site choisi consistait en d’anciennes terres agricoles. Le prix de location avait été fixé à 1 $ par année en échange d’un congé de taxes pour les lots formant le parc. La Ville fera finalement l’acquisition des terrains en 1945.

Arrivées au pouvoir en 1986, les troupes de Jean Doré ont entrepris de redonner au parc son nom d’origine. André Berthelet en avait fait la promesse pendant la campagne électorale. « J’ai été élu avec 70 % des votes. J’avais l’appui des curés et des paroisses », raconte-t-il.

Le parc Jarry a finalement retrouvé son nom initial en 1988.

Par la suite, André Berthelet aura l’occasion, à trois reprises, de rencontrer le pape Jean-Paul II, notamment lors de la canonisation de Marguerite d’Youville en 1990. « Je me suis amusé, quand j’ai serré la main du pape, à lui dire que j’étais le conseiller municipal du district de Jarry à Montréal. Il s’est mis à rire et a dit : “Jarry, ça me rappelle quelque chose.” Mais il n’était absolument pas vexé ; c’était quelqu’un d’intelligent. »

André Berthelet se souvient aussi de s’être battu pour protéger le kiosque à musique construit en 1928. Ce kiosque existe toujours et a même été rénové il y a un an et demi.

L’étang et la fontaine

Architecte paysagiste à la Ville de Montréal pendant 37 ans, Daniel Chartier confirme qu’à l’époque, le parc Jarry avait des airs de « champ de patates ». « Il ne restait que quelques grands arbres, parce que les ormes avaient été décimés par la maladie hollandaise de l’orme. Et pour installer le podium qui devait accueillir le pape, tous les petits arbres et arbustes avaient été coupés afin de dégager l’espace », explique-t-il.

Daniel Chartier avait reçu pour mandat de préparer un plan d’aménagement pour le parc Jarry à la fin des années 1980. À l’époque, la construction d’un chalet avait aussi été entreprise.

Le sport a toujours joué un rôle important dans le parc Jarry. Les Alouettes y faisaient leur entraînement. Une équipe de soccer y a également joué des matchs. À compter de 1969, les Expos s’y sont installés et ont présenté des matchs au stade jusqu’en 1976. Ce stade a plus tard été converti pour accueillir les Internationaux de tennis. Le parc comptait aussi de nombreux plateaux sportifs et terrains de baseball.

Il ne restait que quelques grands arbres, parce que les ormes avaient été décimés par la maladie hollandaise de l’orme

 

Le plan d’aménagement du parc élaboré par Daniel Chartier en 1989 prévoyait le déplacement et la réduction du nombre de plateaux sportifs de manière à faire plus de place aux zones de détente.

Daniel Chartier avait alors proposé l’aménagement de deux étangs — un seul sera finalement réalisé. « Je me disais qu’on était loin du fleuve et de la rivière des Prairies et je trouvais qu’il était important qu’il y ait de l’eau. En faisant des recherches historiques, on voyait même qu’il y avait déjà eu un fossé autrefois. Des plans d’eau apparaissaient aussi dans des projets antérieurs », raconte l’architecte-paysagiste.

« Le parc Jarry était un pôle pour une population extrêmement dense, assez peu favorisée, particulièrement dans Parc-Extension. Il y avait un énorme besoin de verdure et de paysages de qualité. Il ne s’agissait pas de planter des arbres partout, mais de créer des paysages agréables, de consolider le parc », poursuit-il.

Daniel Chartier a pris sa retraite, mais il croit que certains secteurs du parc auraient avantage à être valorisés, notamment le secteur situé entre l’étang et le stade où, dit-il, une « zone de carême » persiste.

Difficile équilibre

Aménagés en 1989, l’étang et sa fontaine sont devenus les éléments centraux du parc Jarry. « L’étang est devenu le joyau du parc. Ça l’a métamorphosé », confirme Michel Lafleur, de la Coalition des amis du parc Jarry. Il estime que cet élément a été un « geste marquant » qui a permis aux gens du quartier de réellement profiter de leur parc.

Une nouvelle version du plan directeur pour l’aménagement du parc est en préparation à la Ville. La pandémie de coronavirus a cependant bousculé un peu l’échéancier du projet. Un sondage réalisé en 2018 auprès de plus de 3400 usagers du parc a cependant fait ressortir clairement que le besoin de contact avec la nature l’emportait sur les activités sportives organisées.

Questionnés sur l’attrait principal du parc Jarry, 67 % des répondants ont mentionné l’étang (67 %) et le contact avec la nature (62 %), loin devant les plateaux sportifs (21 %) et les rassemblements sportifs (13 %). Ils ont aussi réclamé davantage de zones de repos ombragées.

« Le parc doit jongler avec un équilibre fragile entre les activités sportives et les activités de détente. On est bien conscients de l’importance de cet équilibre », estime Michel Lafleur.

Y a-t-il trop de place pour le sport organisé ? « On constate qu’il y a trop de terrains de baseball et qu’ils sont parfois sous-utilisés. Pour nous, c’est un peu crève-cœur, répond M. Lafleur. Ce qu’on met en avant, c’est la diversité. On veut que le parc reste un espace où on pratique des sports et des loisirs d’extérieur. Mais notre priorité, c’est que chaque centimètre carré du parc soit bien exploité. »

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