Mont-Royal : un parc, mais une montagne avant tout

Un plan du parc du Mont-Royal tel qu’imaginé par Frederick Law Olmsted
Photo: Ville de Montréal Un plan du parc du Mont-Royal tel qu’imaginé par Frederick Law Olmsted
On les fréquente depuis toujours ou on les découvre en temps de confinement, mais connaît-on l’histoire de nos grands parcs ? Aujourd’hui : le parc du Mont-Royal.
 

Le 24 mai 1876, la montagne qui surplombe Montréal devenait le parc du Mont-Royal, un havre de nature et de paix pour tous les Montréalais. Voici la petite et la longue histoire de cette montagne que les Montréalais affectionnent à toutes les saisons, et particulièrement en cette période de déconfinement.
 

C’est sous la pression de la bourgeoisie anglophone de Montréal qui réclame la création d’un parc sur le mont Royal que la Ville de Montréal exproprie, en 1872, 16 grandes propriétés sises sur cette colline pour une somme d’un million de dollars, soit l’équivalent du budget de la Ville de l’époque. « Ces propriétés appartenaient aux richissimes Montréalais qui possédaient la moitié de la richesse du Canada ainsi qu’aux Sœurs hospitalières », souligne l’architecte paysagiste, Daniel Chartier, spécialiste du territoire du mont Royal. Parmi ceux-ci figurent Hosca Ballou Smith, marchand et homme d’affaires, dont la maison a survécu et est devenue un pôle d’accueil du parc, John Redpath, fondateur de la première raffinerie de sucre du Canada, Stanley Clark Bagg, notaire et grand propriétaire foncier, et Simon McTavish, qui a fait fortune dans le commerce de la fourrure.


En décembre 1874, la Ville de Montréal embauche l’architecte paysagiste américain Frederick Law Olmsted, qui est alors reconnu pour avoir réalisé, avec son collègue Calvert Vaux, Central Park à New York et Prospect Park à Brooklyn, deux projets révolutionnaires pour l’époque.

[Les propriétés au flanc du mont Royal] appartenaient aux richissimes Montréalais qui possédaient la moitié de la richesse du Canada ainsi qu’aux Sœurs hospitalières

« Olmsted croit en la valeur d’un parc à dominance paysagère pour la ville de Montréal, car pour lui un parc est fait pour qu’on y respire de l’air pur, pour y faire de l’exercice, mais aussi pour toucher l’âme du promeneur par le charme des paysages naturels, souligne M. Chartier. Pour cette raison, Olmsted ne voulait surtout pas d’aménagements horticoles  nécessitant beaucoup d’entretien. Tout devait être fait pour accentuer le caractère montagneux, et c’est ainsi qu’on a continué de parler de la montagne plutôt que d’un parc. »


Quand Olmsted commence à élaborer ses plans d’aménagement, le mont Royal est couvert d’un mélange de boisés, de pâturages et de vergers, à l’image des autres Montérégiennes. M. Smith laissait paître des vaches autour de sa ferme. Celles-ci empêchaient ainsi toute végétation de prospérer.


Olmsted planifie la construction d’un large chemin pour permettre aux calèches et aux cavaliers de gravir la première portion de la montagne. Ceux-ci doivent ensuite s’arrêter avant l’escarpement et poursuivre leur promenade à pied. Par un réseau de sentiers, les promeneurs pouvaient rejoindre la clairière où se trouve aujourd’hui le lac aux Castors, qui représentait un havre de paix où faire une halte avant de monter au sommet (où se trouve l’antenne de la Ville de Montréal, près de la croix), où un salon de thé érigé sur une terrasse surélevée aurait offert un panorama à 360 degrés de la montagne, explique M. Chartier.


« Son concept partait des unités paysagères existantes et les transformait un peu, ce n’était que de la stricte conservation écologique, fait remarquer M. Chartier. Olmsted avait également suggéré de planter des végétaux luxuriants au pied de la montagne pour en accentuer le caractère méridional, tandis que le sommet balayé par les vents et le froid devait représenter le caractère nordique. »


« L’esprit d’Olmsted est encore là, mais ses plans n’ont pas été respectés à la lettre. Il y a eu très peu de plantations et les plans de la terrasse et du bâtiment prévu au sommet à côté de la croix n’ont pas été réalisés et ont même été perdus. La Maison Smith qu’Olmsted voulait éliminer pour créer une immense plaine ouverte a été conservée », précise M. Chartier.


Comme les ingénieurs de la Ville de Montréal réclamaient un réservoir d’eau potable, Olmsted a dessiné un lac artificiel ayant la forme d’un trèfle à trois lobes. Ce projet n’a été réalisé qu’en 1938 par Frederick Todd, qui travaillait pour la firme Olmsted et fils, et qui a modifié les plans d’Olmsted pour concevoir plutôt un  lac circulaire comme on le connaît aujourd’hui, raconte M. Chartier.


Dans les années 1950, le maire Jean Drapeau fait abattre tous les arbres de petit calibre (de moins d’un mètre de diamètre) sur le sommet. On surnomme alors la montagne : le mont Chauve. Après ces grandes coupes, on procède, en 1961, à des plantations massives d’espèces qui n’étaient pas appropriées à la montagne, comme des épinettes qui ont peu à peu dépéri et des érables de Norvège qui ont grossi et essaimé au point de devenir une espèce invasive.


Entre 1958 et 1960, les granges et autres dépendances de la maison Smith sont démolies pour construire la voie d’accès au mont Royal Camillien-Houde/Remembrance.

En 1961, le parc est agrandi grâce à l’annexion du boisé qui longe l’avenue du Mont-Royal aux limites d’Outremont ainsi que de celui faisant face à l’Hôpital général de Montréal, où se trouvait l’ancien Hôpital pour enfants de Montréal. « Aujourd’hui, le parc du Mont-Royal est près de 25 % plus grand que celui qu’Olmsted avait planifié », souligne M. Chartier.

Histoire géologique du mont Royal

Le mont Royal est un ancien volcan, entend-on souvent. Rien n’est moins vrai.

Il s’agit plutôt d’une montagne qui a été sculptée par l’érosion, tout comme les autres Montérégiennes, dont elle fait partie, et parmi lesquelles figure le mont Saint-Bruno, dont l’altitude est inférieure (218 mètres) à celle du mont Royal (233 m) !

En réalité, tout a commencé il y a 125 millions d’années, par du magma en fusion qui, remontant vers la surface et n’arrivant pas à l’atteindre, s’est graduellement refroidi sous terre et a formé un bloc de roche magmatique, aussi appelée roche ignée. Puis, pendant les 125 millions d’années qui ont suivi, l’enchaînement des glaciations, la pluie et le vent ont érodé les kilomètres de roches sédimentaires (principalement du calcaire et du shale) qui recouvraient et entouraient cette masse de roche ignée, qui résistait plus à l’érosion que les roches sédimentaires qui l’enveloppaient.

« En particulier, la dernière glaciation, qui a atteint son apogée il y a 20 000 ans, a effectué une usure douce et lisse qui a façonné le paysage que l’on voit aujourd’hui dans le secteur des Montérégiennes, soit celui d’une plaine ponctuée de collines très arrondies », explique Jean-Michel Villanove, directeur des services de l’éducation et de la conservation aux Amis de la montagne.

Le mont Royal a aussi la particularité d’être un massif à trois sommets, dont le plus haut — soit celui du mont Royal qui s’élève à 233 mètres d’altitude, alors que le sommet d’Outremont ne fait que 211 mètres et que le sommet de Westmount n’atteint que 201 mètres — a donné son nom à la montagne. À l’origine, la dépression entre ces trois sommets était un marécage qui recueillait les eaux de ruissellement. C’est la raison pour laquelle on a décidé d’y creuser un lac.

Lors de l’excavation, on y a trouvé des huttes de castors, d’où l’appellation de lac aux Castors. Lors des travaux de réfection qui ont été menés il y a quatre ans pour améliorer la récupération des eaux qui s’écoulent dans la clairière, des archéologues de l’Université de Montréal ont découvert de nombreux morceaux de bois rongés par des castors. Une datation au carbone 14 de ces restes ligneux a révélé qu’ils étaient âgés de11000 à 12000ans.

« Cette découverte nous indique que, lors du retrait de la mer de Champlain, le mont Royal, qui devait former une île à l’époque, hébergeait des castors. Il y a 12 000 ans, la végétation était différente de celle d’aujourd’hui parce que c’était beaucoup plus froid (les derniers glaciers venant tout juste de fondre). Puis avec le réchauffement, la mer s’est retirée, la végétation a évolué et les castors se sont retirés », explique M. Villanove.