La piste cyclable Bellechasse divise les résidents de Rosemont

Deux voies cyclistes se retrouvent de chaque côté de la rue de Bellechasse. Elles sont beaucoup plus larges pour permettre des dépassements sécuritaires et sont désormais séparées des automobiles par l’ajout de bornes de protection.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Deux voies cyclistes se retrouvent de chaque côté de la rue de Bellechasse. Elles sont beaucoup plus larges pour permettre des dépassements sécuritaires et sont désormais séparées des automobiles par l’ajout de bornes de protection.

La piste cyclable qui a vu le jour le mois dernier sur la rue de Bellechasse à Montréal divise les résidents de Rosemont–La Petite-Patrie. Si certains se réjouissent de pouvoir y rouler en toute sécurité, d’autres digèrent mal la suppression de 800 places de stationnement. Mais pour l’arrondissement, pas question de faire marche arrière.

« C’est un immense et agréable changement ! On ne faisait jamais de balade à vélo en famille avant, c’était trop dangereux. Maintenant, on y va presque les yeux fermés », lance en riant Stéphanie Blais, croisée par Le Devoir jeudi alors qu’elle descendait de son vélo non loin du parc du Père-Marquette pour y passer l’après-midi avec ses deux enfants, de 8 et 13 ans. Vivant à une quinzaine de coins de rue de là, dans l’est de Rosemont–La Petite-Patrie, ils ont tous les trois emprunté la nouvelle piste cyclable aménagée sur la rue de Bellechasse pour se rendre jusqu’au parc.

Les voies cyclables qui se trouvent de chaque côté de la rue ont été élargies, pour permettre des dépassements sécuritaires, et sont désormais séparées des automobiles par des bornes de protection. Ce nouvel aménagement offre à Stéphanie Blais un sentiment de sécurité qu’elle n’avait pas il y a encore un mois, dans la configuration précédente. « Il ne m’est jamais rien arrivé, mais j’ai eu des frayeurs à plusieurs reprises, quand des voitures me frôlaient ou me coupaient la route pour tourner. Maintenant, j’ose même laisser mon plus grand faire un tour de vélo tout seul », confie cette Montréalaise qui vit dans le quartier depuis presque 15 ans.

Je suis d’accord avec le fait qu’il y ait une piste cyclable, surtout plus sécuritaire, mais je ne m’attendais pas à ça quand ç’a été annoncé

De son côté, Grégory Taillon, qui réside sur le Plateau Mont-Royal, dit redécouvrir l’arrondissement voisin depuis l’agrandissement de son réseau cyclable, dont le lien sur de Bellechasse. « Je n’allais jamais vraiment dans Rosemont avant, confie-t-il. En un mois, ça doit faire déjà une vingtaine de fois que je m’y balade à vélo, c’est vraiment agréable. J’ai même découvert des petits commerces que je ne connaissais pas. »

Comme eux, de nombreux Montréalais se sont laissé séduire par la nouvelle piste sur de Bellechasse cet été. Dans son premier bilan des voies actives sécuritaires, présenté le 31 juillet, la Ville de Montréal a d’ailleurs indiqué que l’intersection Saint-Laurent et de Bellechasse avait été la plus fréquentée selon les compteurs installés à travers la métropole. En moyenne, 5734 cyclistes y sont passés quotidiennement entre le 1er juin et le 23 juillet.

Rien que dans l’arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie, environ 65 % des résidents se disent « tout à fait d’accord » ou « plutôt d’accord » avec la création de nouvelles voies cyclables protégées sur de Bellechasse et Saint-Zotique, d’après un sondage de la firme Léger commandé par l’arrondissement et dévoilé la semaine dernière. Le sondage a été réalisé auprès de 700 résidents entre le 25 juin et le 7 juillet, date à laquelle le réaménagement de la rue de Bellechasse a pris fin. Celui sur Saint-Zotique doit se mettre en branle dans les prochaines semaines.

Stationnements

 

« Je suis d’accord avec le fait qu’il y ait une piste cyclable, surtout plus sécuritaire, mais je ne m’attendais pas à ça quand ç’a été annoncé », confie pour sa part Rachel Tremblay, qui vit non loin du coin Pie-IX et de Bellechasse. Si, depuis le printemps, elle utilise son vélo électrique pour se rendre à son travail, dans Cartierville, elle ne se dit pas prête à vendre sa voiture, qu’elle peine désormais à stationner.

Auparavant, les automobilistes pouvaient se garer sans problème de chaque côté de la rue de Bellechasse, qui était alors à double sens, entre les rues Chatelain et Saint-Denis. La création de la nouvelle piste cyclable a non seulement rendu la rue à sens unique vers l’ouest, mais a aussi supprimé 800 espaces de stationnement sur plus de 6 kilomètres.

Puisqu’il s’agit d’un tronçon du Réseau express vélo — annoncé par la Ville en 2019 —, l’arrondissement a dû respecter certains critères de conception plus contraignants, y compris des voies de 2,3 mètres de large dans chacune des directions pour permettre le dépassement, ainsi qu’une zone de séparation avec les voitures. Il a donc été nécessaire de retirer les stationnements pour s’y conformer, indique-t-on au cabinet du maire de l’arrondissement, François Croteau.

Trouver un emplacement pour sa voiture est donc devenu un casse-tête pour Rachel Tremblay, alors que les automobilistes qui trouvaient autrefois une place sur de Bellechasse sont obligés de se rabattre sur les rues transversales, dont la sienne.

 

« Si l’objectif, c’est de nous encourager à laisser tomber la voiture, je comprends. Mais sans transport en commun efficace — car je ne suis pas prête à faire du vélo l’hiver —, impossible de ne pas compter sur mon auto pour le moment », insiste-t-elle.

Mme Tremblay est loin d’être la seule à se dire affectée négativement par la situation. Depuis un mois, deux pétitions circulent sur les réseaux sociaux. L’une d’elles réclame le retour des places de stationnement sur de Bellechasse, l’autre demande à ce que de Bellechasse et Saint-Zotique restent à double sens. Elles ont récolté respectivement plus de 1000 et de 2200 signatures à ce jour.

« Je pensais qu’on aurait au moins laissé un côté de rue avec du stationnement, mais non, surprise, plus rien », s’offusque Marie-France Monette, qui est l’instigatrice de l’une des pétitions. « Sur ma rue, c’est déjà difficile de trouver une place d’ordinaire, alors maintenant, c’est encore pire. Je tourne longtemps en rond, avec des détours à cause des sens uniques partout, avant de trouver une place. Et souvent, je finis à plusieurs rues de chez moi », poursuit celle qui vit sur la 3e Avenue au coin de la rue de Bellechasse.

C’est surtout l’hiver qui l’inquiète, moment où les places sont déjà moins nombreuses en raison des bancs de neige. « On va avoir une belle grande piste cyclable sans cycliste cet hiver et plein de voitures sans stationnement », déplore-t-elle, certaine que le sondage présenté par l’arrondissement ne reflète pas la réalité.

Photo: Adil Boukind Le Devoir La rue de Bellechasse est désormais un sens unique vers l’ouest pour les automobilistes.

« Pas de surprise »

Pour Pierre Rogué, fondateur et porte-parole de l’Association pour la mobilité active de Rosemont–La Petite-Patrie, les changements urbains qui s’opèrent dans l’arrondissement ne sont qu’un « juste rééquilibrage de l’espace public pour qu’il soit accessible à plusieurs modes de transport » et non principalement la voiture.

« Les voitures peuvent être partout, dans toutes les rues. Les cyclistes, non. Il leur faut un peu de place aussi et qu’ils s’y sentent en sécurité. Sans compter que ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir se payer une auto », plaide-t-il.

Sur les réseaux sociaux, les deux « camps » s’organisent ces derniers jours pour assister en grand nombre au prochain conseil d’arrondissement afin de faire valoir leur opinion.

Mais pour le maire François Croteau,pas question de changer les plans. « De Bellechasse est un axe planifié, étudié, analysé depuis trois ans. On l’avait annoncé à la campagne électorale de 2017, il y a eu des consultations et des communications. Il n’y a pas de surprise là », fait-il valoir en entrevue avec Le Devoir.

À ses yeux, cette piste était « nécessaire » pour diversifier la mobilité des résidents et surtout rendre les déplacements à vélo sécuritaires. Il rappelle que plusieurs cyclistes, « beaucoup trop », sont décédés sur les routes de son arrondissement dans les dernières années. « Ça prenait un changement majeur ! » conclut-il.

Quant à la piste à venir sur Saint-Zotique, M. Croteau soutient que moins de 140 places de stationnements seront cette fois enlevées sur le tronçon. La Petite-Italie conservera l’entièreté de ses places.

À voir en vidéo