Enfumage de cyclistes

Des cyclistes se plaignent d’être sciemment «enfumés» par des automobilistes.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Des cyclistes se plaignent d’être sciemment «enfumés» par des automobilistes.

L’ampleur du phénomène est difficile à saisir, mais la volonté d’intimider ne fait pas de doute. Des cyclistes se plaignent d’être sciemment « enfumés » par des automobilistes qui les dépassent en envoyant dans leur direction un gros nuage de gaz d’échappement. Pour les cibles de ces mauvaises plaisanteries, peu de recours existent.

Un cas récent a soulevé l’ire dans une petite communauté de cyclistes. Mardi dernier, Stéphane Lévesque circulait sur la route 148 à Mirabel. Une camionnette F-350 le dépasse et projette aussitôt un « nuage noir » sur lui. « Dès qu’il a été rendu un peu plus loin, il n’y avait plus de boucane, raconte-t-il au téléphone. C’était clairement volontaire. »

Fâché, il continue néanmoins sa route. Après sa promenade, une amie le contacte, car elle a vu circuler en ligne une vidéo d’un chauffeur se vantant d’avoir enfumé un cycliste. « Je me suis reconnu tout de suite », dit M. Lévesque. Avec la vidéo en main — que Le Devoir a pu consulter — et l’identité de son auteur, le cycliste d’expérience a porté plainte à la police de Mirabel.

« Ils ne veulent rien faire, rapporte-t-il. Ils m’ont dit qu’il n’y a pas d’infraction, qu’aucun crime n’a été commis, que je n’étais pas en danger. » (Nous n’avons pas été en mesure de discuter dimanche avec la police de Mirabel au sujet de cet incident.) M. Lévesque convient que le nuage de fumée n’a pas posé de risque pour sa sécurité, mais se dit profondément blessé par la mauvaise blague.

Pas un cas unique

Une dizaine d’autres cyclistes disent avoir été l’objet de gestes semblables. Dans le jargon, on parle de se faire « coaler », qu’on pourrait traduire par se faire « encharbonner ».

L’an dernier, Alain Alphonso roulait au sein d’un peloton de quatre ou cinq cyclistes dans un rang de Lanaudière. En les dépassant, un chauffeur a appuyé simultanément sur l’accélérateur et sur le frein pour créer un nuage de fumée. « Ça boucanait tellement qu’on ne voyait plus le chemin », raconte M. Alphonso au téléphone. Selon cet ancien garagiste, le système antipollution du camion n’était plus fonctionnel, ou bien le véhicule avait été modifié pour la performance.

Vincent Arpin, qui fait partie d’un groupe de vélo de performance nommé le Clan Knox, croit déceler une tendance d’enfumage ces derniers temps chez les tourmenteurs des cyclistes. « Ils s’encouragent les uns les autres, il y a comme une radicalisation de ces gens-là », dit celui qui s’est déjà fait enfumer lors d’une sortie dans la région de Québec.

« Personnellement, je ne suis jamais allé à la police, mais je pense bientôt m’installer une caméra embarquée, explique-t-il. Comme ça, j’aurai des preuves si ça m’arrive. Si tu n’as pas de numéro de plaque, tu ne peux pas faire grand-chose. »

À la Sûreté du Québec (SQ), la porte-parole Valérie Beauchamp n’était pas en mesure de confirmer dimanche si des incidents semblables avaient été rapportés sur le territoire de la SQ, ou s’ils étaient fréquents.

Elle souligne toutefois qu’un patrouilleur routier pourrait demander au conducteur d’un véhicule qui dégage beaucoup de fumée de se soumettre à une inspection mécanique. Si ce dernier ne le fait pas dans les 48 heures ou retourne sur la route malgré un avis de non-conformité, il s’expose à des amendes.

Évidemment, ajoute Mme Beauchamp, si l’enfumage s’accompagne d’un comportement dangereux — comme rouler trop près du cycliste —, d’autres infractions peuvent être envisagées.

Chez Vélo Québec (VQ), on se dit au courant du phénomène de l’enfumage, mais en indiquant qu’il s’agit d’un problème marginal. « On le connaît surtout parce que c’est plus fréquent au sud de la frontière dans certaines régions rednecks des États-Unis, mais on n’a pas connaissance de beaucoup d’événements de ce type-là rapportés au Québec », explique Magali Bebronne au nom de l’organisme.

« Oui, ça existe, oui, ça m’est déjà arrivé », dit quant à lui l’entraîneur de vélo et ancien athlète olympique John Malois. « Le vrai problème, poursuit-il, ce n’est pas le danger posé par le nuage de fumée, c’est le harcèlement. » Il ajoute que laisser passer ce genre de comportement ouvre la porte à d’autres gestes autrement plus dangereux, comme frôler de quelques centimètres un cycliste en roulant à 90 km/h.

Selon le cycliste de 49 ans, de plus en plus d’automobilistes font attention aux cyclistes, mais il reste du travail à faire. Et personne ne gagne à mettre de l’huile sur le feu, des deux côtés. « Ce n’est pas évident de faire du vélo de route au Québec », conclut-il.

À voir en vidéo


 
25 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 3 août 2020 07 h 22

    La police laisse faire

    La caméra embarquée semble une option efficace, mais encore, on se demande si ce serait une preuve suffisante pour notre pusillanime police.

    Par ailleurs, il n'est pas rare de voir des véhicules émettre de la boucane. Pourquoi permet-on à ces engins pollueurs de circuler ?

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 3 août 2020 09 h 42

    Ne pas faire passer ce comportement sous le radar

    On se demande qui sont ces gens au comportement pire que les Bougon, avec leurs jokes de très mauvais goût envers les autres, des cyclistes en l’occurrence. Elvis Gratton avait plus de classe.

    Même si à prime abord ce genre de joke ne met pas la sécurité des cyclistes en danger, je suis d’accord avec John Malois à l’effet que la police ne devrait pas les faire passer sous le radar car cela ouvre la porte à d’autres comportements qui, eux, seraient beaucoup plus dangereux.

  • Céline Delorme - Abonnée 3 août 2020 09 h 49

    Peloton contre automobiliste

    Citation: "L’an dernier, Alain Alphonso roulait au sein d’un peloton de quatre ou cinq cyclistes dans un rang de Lanaudière."
    Je suis cycliste et automobiliste. J'arrive d'un mois de vacances de vélo en région. 99% des automobilistes étaient très respectueux de nous comme cyclistes.
    Comme automobiliste, 99% des cyclistes étaient aussi responsables et respectueux des autres. Mais certains roulaient EN PELOTON sur la route, à 3 de large, et bloquent tout le trafic sans respect pour les autres. Cela démontre un "je m'en foutisme", c'est dangereux et cela incite les "anti-vélos"à devenir plus dangereux encore.

    • Jean Lacoursière - Abonné 3 août 2020 11 h 11

      Entièrement d'accord.

      Qu'est-il advenu de la bonne vieille « file indienne » qu'on nous apprenait à l'école pour circuler à vélo ?

      D'ailleurs, ça vient d'où cette expression ?

    • Vincent Courcy - Inscrit 3 août 2020 14 h 49

      En Angleterre et en Espagne, pays qui ont pas plus de culture cycliste qu'ici, le 2 par 2 est légal et même obligatoire dans certains cas. On parle même de façon de faire plus sécuritaire que la file indienne.

      Je peux vous dire, qu'ici, la culture cycliste on n'a pas. On a plutôt l'inverse, une culture anti-cyclistes où les protagonnistes veulent voir les cyclistes que dans les pistes et malgré tout, ils trouvent le moins de chialer qu'on en construit trop.

      Je vous invite à visionner ce vidéo qui explique très bien la position du "2 par 2" en Angleterre.

      youtube.com/watch?v=OTGRQgw6PDA

    • Jean Lacoursière - Abonné 3 août 2020 20 h 23

      Monsieur Courcy,

      Cette vidéo citant le code de la route anglais ne dit pas qu'il est obligatoire de rouler deux de large. Tout ce qu'elle dit :

      - Personne n'a le droit de causer une accumulation de trafic derrière soi;
      - Il est légal de rouler deux de large, mais pas plus que deux de large;
      - Quand la route est trop étroite, il faut rouler en file.

      Quand je roule avec deux-trois personnes, j'exige de rouler en file. Jaser est une distraction dangereuse et je veux laisser le plus de place possible aux autos.

  • Paul Marcoux - Abonné 3 août 2020 09 h 54

    Et que dire des coups de klaxon!...

    ... Ça fait dangereusement sursauter de se faire klaxonner à quelques centimètres des oreilles, sans aucune raison apparente, et souvent à une distance bien inférieure à un mètre (par exemple, à une intersection alors que le cycliste était déjà arrivé en premier)...

    La route, ça se partage entre tous les usagers du bitume. Civilement.

    Merci.

    • Juan Sebastian Fontecilla - Abonné 3 août 2020 17 h 21

      Cette façon de faire que vous décrivez est quand même pire qu'une incivilité et une omission de partager la route. On parle d'une agression, comme ce serait si quelqu'un en marchant se mettait à votre hauteur et sans prévenir vous criiez à cinq centimètres de votre oreille: HEY!

  • Simon Longtin-Martel - Inscrit 3 août 2020 11 h 10

    La police laisse en effet faire

    En réponse à Jean Lacoursière, même des caméras embarquées (bodycam) ne sont pas suffisantes. J'ai présenté au SPAL et SPVM des cas de conducteurs qui ont volontairement mis ma vie en danger (dépassement par 20cm pour le spvm d'un conducteur en road rage, dépassement par 50cm, brake check et right hook d'un conducteur pour le SPAL). Le SPVM a refusé de voir la vidéo. Le SPAL a dit qu'ils n'allaient pas agir puisqu'il est impossible d'identifier le conducteur et d'appeler la police immédiatement la prochaine fois. Mais la caméra m'a certainement évité une contravention abusive du SPVM sur Maisonneuve, donc ça vaut la peine.

    • Jean Lacoursière - Abonné 3 août 2020 14 h 39

      Intéressant.

      « Le SPVM a refusé de voir la vidéo. »

      Sidérant.

      « Le SPAL a dit qu'ils n'allaient pas agir puisqu'il est impossible d'identifier le conducteur. »

      Boulechitte. Les radars photo n'identifient pas les conducteurs.

      « Le SPAL dit d'appeler la police immédiatement la prochaine fois. »

      Ben oui, ben oui..., ils vont le retracer tu-suite, c'est sûr... .

      Dans une société, quand ceux ayant le monopole de faire régner l'ordre et de préserver la paix abdiquent cette responsabilité première, cela n'annonce rien de bon et c'est malheureusement ce que notre époque fait entrevoir. Pour voir où ça mène, suffit de regarder l'alllure de certains matchs de hockey.

      Ne nous reste plus qu'à suivre notre époque et à... mettre en ligne les vidéos montrant les comportements idiots.

    • gaston bergeron - Abonné 3 août 2020 15 h 19

      Témoignage concret et intéressant, mais ce recours impromptu à des termes dans une autre langue (road rage, brake check, right hook) a quand même quelque chose d'intrigant.