La route 138, du Chemin du Roy à Blanc-Sablon

Dans Charlevoix, la route 138 longe parfois l’estuaire du fleuve Saint-Laurent.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Dans Charlevoix, la route 138 longe parfois l’estuaire du fleuve Saint-Laurent.

Le Devoir vous transporte cet été sur ces routes mythiques qui jalonnent le Québec. Aujourd’hui, la route 138, née à l’époque de la Nouvelle-France et devenue un lien vital pour la Côte-Nord.

En cet été de pandémie, la route 138 symbolise pour plusieurs la route des vacances sur la Côte-Nord. Avec la 132, en Gaspésie, elle constitue d’ailleurs une sorte de rite de passage pour les Québécois qui veulent explorer les immenses territoires de leur province en longeant l’estuaire, puis le golfe du Saint-Laurent. Mais peu connaissent l’histoire de cette route de plus de 1400 kilomètres, d’abord associée au développement de la Nouvelle-France, et ce, près de deux siècles avant de devenir un lien vital pour les Nord-Côtiers.

La construction de la route 138 a en effet été amorcée en 1731, afin de relier Québec et Montréal, en suivant la rive nord du fleuve Saint-Laurent et en traversant au passage les seigneuries qui se trouvaient alors entre les deux villes. C’est d’ailleurs de là que découle le nom « Chemin du Roy », puisqu’il a été réalisé dans le cadre de « corvées du Roy », auxquelles les habitants devaient participer.

Il faudra six ans pour construire cette première véritable route de la Nouvelle-France, qui s’étire sur plus de 280 kilomètres. Elle sera par la suite de plus en plus utilisée par les calèches et les voyageurs, qui mettent en moyenne quatre jours pour franchir la distance (deux jours pour un cheval au galop), en s’arrêtant aux postes de relais installés le long du parcours. Le lien terrestre, qui deviendra la 138 et sera emprunté par Charles de Gaulle en 1967 lors de sa célèbre visite au Québec, occupe par ailleurs une place importante dans le transport entre les principales villes du Québec jusqu’à la réalisation de l’autoroute 20, puis de l’autoroute 40, achevée dans les années 1980.

« Lien vital »

Entre-temps, le développement de la route 138 s’est déplacé sur la Côte-Nord, tout au long du XXe siècle. Cette artère est « un lien vital » pour toute la région, résume le maire de Tadoussac, Charles Breton. « C’est le seul lien, et le moindre sac de chips qui va à Natashquan passe par le boulevard Sainte-Anne », dans la région de la Capitale-Nationale.

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Paysage typique du relief accidenté où serpente souvent la 138, dans Charlevoix et sur la Côte-Nord

À l’instar d’autres routes du Québec, cet axe routier s’est dessiné sur plusieurs années, explique Catherine Pellerin, de la Société historique de la Côte-Nord. « La route a été construite par tronçons, selon le développement de certaines industries dans la région, notamment de l’industrie forestière, qui avait développé certains chemins. » Si les premières sections ont été tracées au début du XXe siècle, dans le secteur de Sept-Îles, le prolongement de la route qui a permis de relier la Côte-Nord au reste du Québec n’a été inauguré qu’en 1931, rappelle Mme Pellerin. La route 138, qui était alors la route 15, va ainsi de Tadoussac à Portneuf-sur-Mer.

Avant cela, souligne M. Breton, la seule voie était le Saint-Laurent, alors impraticable pour les bateaux en période hivernale. « Il y avait toute une flotte de goélettes qui assuraient le transport entre les villages. Même mon grand-père avait une goélette. Donc, avant que la route soit construite par petits bouts, les villages étaient reliés uniquement par bateau, comme s’ils étaient des îles. »

La route a été construite par tronçons, selon le développement de certaines industries dans la région, notamment de l’industrie forestière, qui avait développé certains chemins

 

Avec l’arrivée des compagnies forestières, de l’industrie minière et des projets hydroélectriques, on ajoute plusieurs segments sur une vingtaine d’années. La route est ainsi prolongée jusqu’à Baie-Comeau en 1943 et jusqu’à la rivière Moisie, passé Sept-Îles, en 1961. Pour traverser celle-ci, il faudra cependant attendre 1976, en raison de problèmes liés à la construction du pont qui doit enjamber la magnifique rivière à saumon.

Prolongement

Dans cette région qui compte plusieurs rivières imposantes et un sol qui complique parfois l’implantation d’infrastructures routières, la construction des ponts a d’ailleurs toujours représenté un défi, souligne Mme Pellerin. « Ce sera la même chose si on veut prolonger la route de 400 kilomètres pour se rendre jusqu’à Blanc-Sablon, parce qu’il y a plusieurs grandes rivières à traverser. »

Ce mégaprojet, qui devait permettre de rejoindre la municipalité la plus à l’est du Québec, a été promis à plusieurs reprises au fil des ans. « On espère depuis longtemps que ça se concrétise, mais on sait que ça peut être long, de la promesse au projet concret. Pour le tronçon entre Natashquan et Kegaska, il a fallu près de 20 ans. Et même si on a l’impression que les astres sont mieux alignés maintenant, on attend de voir les premiers travailleurs sur le terrain », fait valoir Catherine Pellerin. Une « prudence » partagée par plusieurs Nord-Côtiers.

Il est vrai que le village de Natashquan, lieu de naissance de Gilles Vigneault, est relié au reste de la province seulement depuis 1996. Et il a fallu attendre 2013 pour pouvoir se rendre au village de Kegaska, désormais dernier arrêt de la route 138, 52 kilomètres plus loin, mais à 845 kilomètres de Tadoussac, porte d’entrée de la Côte-Nord.

Après avoir été évoqué notamment par les libéraux dans le cadre de leur Plan Nord, le prolongement de la route 138 sur la Basse-Côte-Nord a été réactivé par le gouvernement Legault, qui a décidé d’inscrire la réalisation d’études au Plan québécois des infrastructures, lors du budget de mars 2020. Un appel d’offres pour la mise à jour des études, qui font pour le moment état de 3500 traversées de cours d’eau, a même été lancé au début du mois de juillet.

Au même moment, le gouvernement a relancé le projet de pont sur la rivière Saguenay. Maintes fois évoqué, ce lien terrestre permettrait d’éviter le recours au traversier pour franchir l’embouchure du fjord, entre Baie-Sainte-Catherine et Tadoussac. « On en parle depuis plusieurs décennies », rappellent Charles Breton et Catherine Pellerin. En plus de douter de la réalisation du projet dans un avenir prévisible, le maire de Tadoussac estime qu’il faudra analyser les impacts du projet, puisque la Société des traversiers est le principal employeur du village. Mais il reconnaît, tout comme Mme Pellerin, que l’attente causée à « la traverse » est un irritant pour plusieurs Nord-Côtiers, ainsi que pour certaines industries.

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Pour accéder à la Côte-Nord, il faut prendre le traversier pour se rendre à Tadoussac, ce qui provoque des embouteillages en période de vacances estivales.

Au-delà de ces deux projets toujours loin d’une première pelletée de terre, Charles Breton salue les travaux qui ont été effectués au fil des ans pour « améliorer » la 138. Cette route est réputée dangereuse dans certains secteurs, en raison du tracé qui serpente sur un territoire parfois montagneux et qui se décline en plusieurs courbes prononcées, mais aussi à cause de la cohabitation difficile entre voitures et poids lourds.

M. Breton aimerait maintenant qu’on bonifie le caractère touristique de la route, notamment en offrant un accès à certains points de vue magnifiques qui se présentent aux voyageurs. « Il y a tellement de belles rivières le long de la route 138, et notamment une fois qu’on dépasse Sept-Îles. Dans bien des cas, ce sont des rivières imposantes, avec des torrents. Et je me suis toujours dit qu’il devrait y avoir des haltes routières sur le bord de ces rivières, pour qu’on puisse s’arrêter et admirer les paysages », illustre-t-il.

« S’il y avait un lien maritime entre la Côte-Nord et la Gaspésie, en passant par Anticosti, ce serait un nouveau monde. La Côte-Nord serait beaucoup plus attrayante comme destination touristique. Pour le moment, c’est un aller-retour, ce qui est moins vendeur », ajoute le maire de Tadoussac. Et si les touristes peuvent voir sur leur trajet les panneaux indiquant qu’ils sont sur « La route des baleines », dans les faits, peu de sites sont aménagés pour concrétiser ce slogan touristique, et les croisières sont pour ainsi dire inexistantes, une fois passée la région de Tadoussac.

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