Avoir le coup de pédale

À 32 ans, Moufida Zerdoumi s’est décidée le mois dernier à apprendre à faire du vélo, guidée par des bénévoles de Culture Vélo à Montréal, dont Magali Bebronne (à droite), bénévole et membre du conseil d’administration de l’organisme.
photos Jacques Nadeau Le Devoir À 32 ans, Moufida Zerdoumi s’est décidée le mois dernier à apprendre à faire du vélo, guidée par des bénévoles de Culture Vélo à Montréal, dont Magali Bebronne (à droite), bénévole et membre du conseil d’administration de l’organisme.

Si la pandémie a incité de nombreux Québécois à sortir leur vélo cette année pour profiter du grand air et des pistes cyclables temporaires, elle en a aussi encouragé bien d’autres à se mettre en selle pour la toute première fois.

« Mon objectif, c’est d’être capable d’aller tous les jours au travail à vélo, sans tomber, sans avoir peur, à mon rythme. D’ici quelques semaines, je devrais y arriver », explique Moufida Zerdoumi, 32 ans, plus motivée que jamais. Elle s’est décidée le mois dernier à apprendre à faire du vélo, guidée par des bénévoles de l’organisme Culture Vélo à Montréal.

Comme chaque mercredi, elle récupère le vélo que lui prête l’organisme au parc Jarry, dans le quartier Villeray. Une fois son casque sur la tête et la selle mise à la bonne hauteur, la voilà qui monte sur le vélo pour mettre en pratique les conseils des dernières semaines. Au bout de quelques minutes, Magali Bebronne, bénévole et membre du conseil d’administration de l’organisme, vient la rejoindre pour commencer la séance du jour.

« Moufida a déjà une bonne compréhension de base de l’équilibre, elle doit maintenant prendre de la vitesse, s’entraîner à tourner et à s’arrêter », dit celle qui l’accompagne dans son apprentissage. Alors qu’elles roulent ensemble dans le parc, quelques défis s’ajoutent sur le parcours : lever une main, soulever les fesses de la selle ou encore regarder en arrière tout en pédalant.

L’élève prend son temps et reste très prudente dans chacun de ses mouvements. « La première fois que je suis montée sur le vélo, j’avais un peu peur, mais Magali a une telle façon de rassurer que j’ai vite repris confiance en moi. J’ai même retrouvé de vieux réflexes que je pensais avoir oubliés », explique l’apprentie cycliste.

Se mettre en selle

Cela faisait plus de 15 ans que Moufida Zerdoumi n’avait pas touché à une bicyclette. « Je me souviens que j’en faisais dans mon enfance, en Algérie, mais j’ai vite arrêté après l’adolescence. Dans mon pays, voir une femme à vélo, ce n’est pas très courant. Ce n’est pas mal vu, ce n’est juste pas une habitude que les femmes prennent pour se déplacer », raconte celle qui vit maintenant à Montréal depuis quelques années.

Si cela fait plusieurs années que l’idée de refaire du vélo lui traversait l’esprit, la pandémie de coronavirus a été un événement décisif. « Avec le confinement, l’inactivité que ça entraîne, mais aussi le stress au CIUSSS où je travaille, je me disais que faire du vélo me ferait un bien fou, explique-t-elle. De ma fenêtre, je voyais plein de gens sortir leur vélo au printemps, de nouvelles pistes cyclables voir le jour, ça m’a vraiment motivée. Je voulais moi aussi profiter du soleil et prendre l’air après tout ça. »

La première fois que je suis montée sur le vélo, j’avais un peu peur. Mais Magali a une façon de rassurer que j’ai vite repris confiance en moi et j’ai retrouvé de vieux réflexes que je pensais avoir oubliés.

Hakima Ghenai part quant à elle de zéro. C’est la quatrième  séance de vélo qu’elle suit cette semaine. « L’équilibre, c’est vraiment le plus difficile, mais on a quand même installé les pédales et, jeudi après-midi, j’ai commencé à pédaler un peu, quelques secondes. C’est un exploit pour moi ! », confie-t-elle ravie. Âgée de 49 ans, elle n’avait jamais fait de vélo jusqu’à il y a encore quelques semaines. Elle aussi s’est décidée à suivre un cours en raison de la pandémie. « C’était le moment. Les gyms étaient fermés, je voulais rester en forme, il faisait beau et ça faisait longtemps que je voulais apprendre », raconte-t-elle.

La popularité du vélo a ainsi explosé dans les derniers mois, au point de pousser de nombreux novices en la matière à vaincre leur peur et à se mettre en selle. C’est d’ailleurs le nombre élevé de demandes qui a poussé Mme Bebronne à trouver ce système de jumelage entre un élève et un mentor cette année. Aucun cours n’était prévu initialement, explique-t-elle, vu la situation précaire de l’organisme en raison de la COVID-19.

Passage obligé de l’enfance ?

Papa Amadou Touré, le fondateur de l’organisme Vélo Caravane, a lui aussi constaté un engouement « exceptionnel » pour le vélo cette année. En 11 années, il n’a jamais vu autant de personnes lui demander d’apprendre à maîtriser ce moyen de transport. « Ça augmente un peu chaque année, mais cette saison, ça a explosé, c’est de la folie. Je dois donner des cours de 7 h jusqu’à 20 h presque sans arrêt », confie l’homme de 46 ans. Depuis le 14 mai, 90 personnes ont déjà suivi un cours avec lui, alors qu’il enseigne en moyenne à 100-125 élèves par année. « J’ai présentement plus d’élèves que toute l’année dernière. Et il reste encore le mois d’août et le mois de septembre, qui sont déjà bien remplis. »

 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’élève prend son temps et reste très prudente dans chacun de ses mouvements.

Il s’étonne surtout de voir qu’autant de gens n’ont jamais eu l’occasion d’apprendre à rouler à bicyclette dans leur enfance. La majorité de ses élèves sont des personnes immigrantes dans la cinquantaine, venant d’un pays où la pratique du vélo n’est pas à la mode, perçue comme une activité de luxe ou encore mal vue chez les femmes. Toutefois, il voit de plus en plus de citoyens nés au Québec lui demander son aide. « J’ai reçu un monsieur de 56 ans. Il vient d’une famille nombreuse avec peu de moyens, alors il n’a jamais eu l’occasion de monter sur un vélo durant son enfance », précise M. Touré. Il dit aussi voir de plus en plus de jeunes dans la vingtaine, dont les parents débordés par le travail n’ont jamais eu le temps de leur apprendre non plus.

« Le plus difficile pour ces personnes-là, c’est le sentiment de honte qu’elles vivent, alors qu’on tient pour acquis que c’est un passage obligé de l’enfance, qu’on apprend à faire du vélo à un certain âge tout comme on apprend à marcher quelques années plus tôt. Mais ce n’est pas vrai pour tout le monde », note-t-il, rappelant à quel point il est difficile de trouver un endroit qui donne des cours pour adultes au Québec.

« C’est dommage que ce soit une réalité sociale dont on parle peu, qu’on ignore même. Ça stigmatise encore plus cette catégorie de personnes qui finissent par se décourager et ne vont jamais chercher à apprendre. Le vélo est pourtant tellement libérateur ! », souligne M. Touré.

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