L’abandon de la piétonnisation divise les commerçants dans la Petite-Italie

Si les voitures sont désormais interdites sur l’avenue du Mont-Royal, elles sont encore reines sur le boulevard Saint-Laurent, dans la Petite-Italie.
Adil Boukind Le Devoir Si les voitures sont désormais interdites sur l’avenue du Mont-Royal, elles sont encore reines sur le boulevard Saint-Laurent, dans la Petite-Italie.

En mai dernier, les commerçants de La Petite-Italie s’étaient opposés avec véhémence au projet de l’arrondissement de Rosemont—La Petite-Patrie de piétonniser le boulevard Saint-Laurent, entre les rues Saint-Zotique et Jean-Talon. Deux mois plus tard, avec une pandémie qui continue de plomber leur chiffre d’affaires, les commerçants regrettent-ils leur décision ? Le Devoir est allé les rencontrer.

Si les voitures sont désormais interdites sur l’avenue du Mont-Royal, dans La Petite-Italie, elles sont encore reines. « C’est correct comme ça », croit Dany Pugliese, propriétaire de la boutique de chaussures Cortina, à l’angle de l’avenue Shamrock. « C’est clair que la COVID, ce n’est pas bon pour les affaires. Mais si on avait enlevé les places de stationnement, les gens auraient évité le secteur. Nos clients viennent d’un peu partout ».

« C’est difficile de savoir si la piétonnisation aurait été avantageuse », admet pour sa part Marco Rousso, propriétaire du Bocadillo Bistro, au coin de la rue Mozart. « Nous, ça fonctionne bien quand la rue est fermée lors de la Semaine italienne ou le Grand Prix. Mais là, il n’y a pas de touristes. Si on nous l’offrait, moi, je serais prêt à essayer la piétonnisation. »

Angelo Vellone, qui tient la boutique d’uniformes Calcio, en veut encore à l’arrondissement pour ses façons de faire. Il reproche à la Ville de ne pas avoir consulté les principaux intéressés avant d’imposer une piétonnisation, pour finalement reculer faute de consensus. « C’est toujours extrême avec eux. Ce n’était pas une décision prise par des gens du secteur », déplore-t-il en écorchant au passage la Société de développement commercial (SDC) de La Petite-Italie et du marché Jean-Talon qui, selon lui, a mal géré le dossier. « D’autres scénarios auraient pu être proposés plutôt qu’une piétonnisation complète. Ils auraient pu piétonniser juste le soir. »

Si on nous l’offrait, moi, je serais prêt à essayer la piétonnisation

 

« On ne saura jamais si la piétonnisation aurait fonctionné », admet son frère Ivano Vellone. « Mais il faut arrêter de voir l’auto comme un ennemi. La réalité nord-américaine fait en sorte qu’on a besoin de voitures, ne serait-ce que pour les livraisons. Quelle congestion ça aurait créée ? »

Que les piétons soient plus nombreux sur l’avenue du Mont-Royal ne l’émeut pas. « Qu’est-ce que ça me donne s’il y a 1000 piétons en sandales ou en gougounes qui passent devant mon commerce, mais qu’ils n’achètent rien ? » lance-t-il.

Plus au sud, Jean-Christophe Simoneau, gérant de la microbrasserie Saint-Houblon, n’a aucun doute : « En tant que restaurateur, c’est sûr que j’aurais aimé la piétonnisation. Mais je peux comprendre que ce soit différent pour les commerçants au détail qui ont besoin de places de stationnement. »

La SDC de La Petite-Italie n’a pas rappelé Le Devoir.

Analyses à venir

Pendant ce temps, l’atmosphère est plutôt détendue en ce vendredi d’été sur l’avenue du Mont-Royal sans voitures depuis le 15 juin. La SDC de l’avenue du Mont-Royal note une nette hausse de l’achalandage depuis le début de la piétonnisation, mais selon son directeur général, Claude Rainville, il est encore trop tôt pour en tirer des conclusions, car on ignore encore si cet engouement apparent se traduit par des ventes accrues. « Selon les données préliminaires qu’on a, il y a de l’achalandage, mais on n’a pas de comparable. Le niveau d’appréciation des citoyens et des visiteurs sur l’expérience de l’avenue est positif. Mais au niveau des affaires, c’est un peu tôt. »

Des analyses seront d’ailleurs menées pour mesurer l’achalandage et les ventes en les comparant aux années précédentes pendant la même période. La SDC compte aussi déterminer le profil et la provenance de la clientèle ainsi que son niveau de satisfaction.

Il croit que l’avantage de l’avenue du Mont-Royal en temps de COVID-19, c’est de se trouver au milieu d’un quartier résidentiel. « J’ai confiance que ce projet va nous permettre de mieux nous en sortir que d’autres quartiers parce qu’on est d’abord et avant tout un quartier résidentiel. Et je pense que les terrasses élargies contribuent à l’atmosphère. »

Le principal enjeu pour l’instant, note-t-il, est le manque de civisme de certains cyclistes.

Au centre-ville, l’absence de touristes et le télétravail font mal aux commerçants. L’Association des marchands de la rue Crescent a d’ailleurs demandé à la Ville — et obtenu — l’autorisation de piétonniser son tronçon de rue, entre la rue Sainte-Catherine Ouest et le boulevard de Maisonneuve, jusqu’au 30 septembre pour tenter de stimuler les activités commerciales. Il s’agit de la 16e rue à interdire les voitures dans Ville-Marie.

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