Entre montagnes et rivière sur la route 155

Selon des données obtenues auprès du ministère des Transports du Québec, de 2800 à 4800 véhicules sillonnent habituellement quotidiennement le tronçon entre Grandes-Piles et La Tuque, dont près du tiers sont des poids lourds.
Photo: Magdaline Boutros Le Devoir Selon des données obtenues auprès du ministère des Transports du Québec, de 2800 à 4800 véhicules sillonnent habituellement quotidiennement le tronçon entre Grandes-Piles et La Tuque, dont près du tiers sont des poids lourds.

Le Devoir vous transporte cet été sur ces routes mythiques qui jalonnent le Québec. Deuxième de quatre périples, la route 155, en Mauricie.

Louvoyant entre montagnes et rivière au fil de ses courbes sinueuses, la route 155 reliant Grandes-Piles à La Tuque — pourtant prisée des motocyclistes — est encore tapie dans l’angle mort de bien des automobilistes québécois.

Et pourtant, cette route située à 90 minutes de Montréal et de Québec, en plein cœur du pays de la pitoune, se hisse au haut de bien des palmarès répertoriant les plus belles routes de la province.

Panoramique à souhait avec ses montagnes et ses falaises se jetant dans la rivière Saint-Maurice, la route 155 est empruntée annuellement par des centaines d’adeptes de deux-roues motorisés. Ses kilomètres de route, gorgés d’histoire, sont en fait une merveilleuse excuse pour bifurquer du traditionnel axe autoroutier Montréal-Québec suivi de la traversée de la réserve faunique des Laurentides pour se rendre jusqu’au Lac-Saint-Jean.

« Le plaisir de faire de la moto, c’est pas de prendre l’autoroute. C’est de prendre des routes secondaires », lancent Nancy Dallaire et Frédéric Delorme, croisés à une halte routière, près de Grandes-Piles.

Sur leurs montures, ces Montréalais ont mis le cap sur le pays des bleuets plutôt que de traverser la frontière, désormais fermée, pour se rendre à Chicago, comme prévu. Par la 155, la traversée sera certes plus longue, mais ô combien plus majestueuse. « Les paysages ici sont tout simplement magnifiques. »

Et que dire de cette brise qui se prend dans les montagnes pendant les chaudes journées d’été. Un courant d’air frais qui chatouille le cou lorsque le soleil est à son zénith. « Et quand le soleil mire sur la rivière, il n’y a rien de plus beau », souffle Chantal Bergeron, attablée au resto-pub Pruneau, une institution qui a pignon sur rue directement sur la route 155 à Grandes-Piles depuis maintenant 16 ans.

Sous le vrombissement des moteurs font ici escale autant ceux et celles qui connaissent tous les caprices de la 155 que les touristes à la recherche d’un brin d’authenticité culinaire. La 155, c’est par là que les clients arrivent et c’est par là que les clients repartent, selon Chantal Bergeron, propriétaire des lieux.

« On est le premier commerce directement sur la route depuis Trois-Rivières, souligne-t-elle fièrement. Et presque tous les jours, il y a un automobiliste perdu qui cherche la route pour Montréal qui s’arrête ici. On lui dit qu’il est allé 30 minutes trop loin ! »

Une histoire liée à la Saint-Maurice

Ah… trop loin ou pas assez loin ? Parce qu’en poursuivant la route vers le nord, des plages et des bancs de sable jaillissent au détour d’une courbe. Les eaux de la rivière Saint-Maurice scintillent à l’approche du couchant. Et des falaises rocailleuses disparaissent abruptement sous l’imposant plancher d’eau.

En fait, l’histoire de la route 155, c’est aussi l’histoire de cette rivière, la Saint-Maurice, gardienne de tant de souvenirs submergés. « La rivière, c’était pour les [Autochtones] autant un moyen de transport qu’un garde-manger », rappelle Baptiste Prud’homme, propriétaire, guide et surtout conteur au Village du bûcheron, à Grandes-Piles.

Un garde-manger qui s’est plus tard transmué en une voie de transport servant à acheminer les billots de bois des forêts de la Haute-Mauricie aux papetières situées en aval.

C’est ici d’ailleurs, dans ce camp de bûcheron reconstitué, face au va-et-vient incessant des camions remplis de bois parcourant la 155 vers le sud puis la remontant — le chargement vide — vers le nord que l’on comprend pleinement l’importance de l’industrie forestière dans la construction de l’identité et de l’histoire de la région.

Une industrie qui s’est ni plus ni moins approprié la rivière Saint-Maurice à partir du début du 19e siècle, explique Baptiste Prud’homme. « Au tournant des années 1850, la rivière a été véritablement aménagée grâce à des fonds fédéraux pour effectuer le transport des billes de bois. » Les hommes qui passaient l’hiver dans les camps — jusqu’à 12 000 —, entassaient le bois fraîchement coupé sur les berges de la rivière. Le printemps venu, les draveurs poussaient les billes dans le courant de la rivière tout en défaisant les embâcles, tâche périlleuse qui s’est avérée fatale pour plus d’un.

« On raconte qu’en 1930, la région était la capitale mondiale du papier. Même le papier journal qui servait à imprimer le New York Times venait d’ici ! », rappelle avec enthousiasme le guide aux accents de conteur.

Ce n’est qu’en 1996 que la flottaison du bois s’est arrêtée sur la Saint-Maurice, dernière rivière du Québec s’étant réappropriée ses droits. Aujourd’hui, des plaisanciers la sillonnent en bateau, des enfants y apprennent à faire de la voile et des pêcheurs y trempent leurs lignes. « La rivière traverse nos vies et nos villages », résume Baptiste Prud’homme.

Par les chaudes journées d’été, l’histoire de la Saint-Maurice remonte encore à la surface. « Quand le niveau d’eau descend, on aperçoit des pitounes prises dans la glaise », signale Donald Desrochers, propriétaire des Hôtels Marineau, une chaîne hôtelière qui compte quatre établissements établis le long de la 155 ou de sa voie de contournement.

L’histoire de cette entreprise familiale, c’est donc un peu aussi l’histoire de la 155. « Quand Joseph Marineau a ouvert en 1932 son camp en bois rond à Matawini [le premier établissement de la future chaîne], c’était encore une route de terre », souligne Donald Desrochers, photos à l’appui. Une route, aujourd’hui bien sûr asphaltée et généralement bondée, mais qui amènera cette année moins de touristes qu’à l’habitude.

Avec prudence

Selon des données obtenues auprès du ministère des Transports du Québec, de 2800 à 4800 véhicules sillonnent habituellement quotidiennement le tronçon entre Grandes-Piles et La Tuque, dont près du tiers sont des poids lourds.

Une présence imposante de camions qui rend parfois la cohabitation hasardeuse, d’autant plus que la route est à voie unique dans les deux sens avec peu de voies de dépassement. Au cours des cinq dernières années, 95 accidents mortels ou avec blessés sont survenus sur la centaine de kilomètres qui séparent Grandes-Piles à La Tuque, selon les données fournies par le MTQ.

Une route qu’il faut donc arpenter avec prudence, mais qui saura dévoiler ses plus beaux atours à ceux et celles qui préfèrent les sinuosités aux chemins de traverse.

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