Sur la dangereuse route de Manawan

Les camions de bois sont nombreux à rouler sur le chemin Manawan.
Photo: Jessica Nadeau Le Devoir Les camions de bois sont nombreux à rouler sur le chemin Manawan.

Le Devoir vous transporte cet été sur ces routes mythiques qui jalonnent le Québec. Premier de quatre périples, le chemin Manawan, dans Lanaudière.

Il ne fait que 86 kilomètres et, pourtant, le chemin Manawan semble interminable. Un chemin rude, à la beauté sauvage, qui effraie et fascine à la fois. Un chemin de gravier cahoteux, raboteux et poussiéreux que l’on franchit comme on relève un défi. Un chemin traître, aux mille virages, qui traverse la forêt et les montagnes et qui tremble au passage des camions chargés de bois. Un chemin qui fait vivre la grande aventure aux Européens venus voir « les Indiens d’Amérique » et qui aura permis, par son impraticabilité, de préserver la langue et la culture des Attikameks de Manawan.

« On est tout près, mais on est quand même loin », résume Patrick Moar, coordonnateur de Tourisme Manawan. Le grand gaillard fait le guide dans le village : des maisons préfabriquées — trop peu nombreuses pour répondre aux besoins de ses quelque 2000 habitants —, l’épicerie, les écoles primaire et secondaire, la chapelle, le poste de police et l’office du tourisme, qui sert également de bureau de poste.

Il s’arrête à l’auberge Manawan, fermée depuis des mois en raison de la pandémie, cueille distraitement quelques fraises sauvages et s’assoit à une table de pique-nique pour parler de cette route unique qui traverse le territoire non organisé entre Saint-Michel-des-Saints et Manawan.

C’est l’industrie forestière qui a ouvert le chemin au siècle dernier, commence Patrick Moar, âgé de 43 ans. Dans les années 1970, le ministère des Affaires indiennes a accepté de construire la vingtaine de kilomètres manquant pour relier Manawan à la civilisation. « Encore aujourd’hui, c’est considéré comme un chemin d’accès aux ressources avant d’être un chemin pour les gens de Manawan », dit-il.

Enfant, il allait camper tous les étés dans la forêt aux abords du chemin. « On voyait peut-être 5 ou 6 véhicules par semaine », raconte-t-il. Il se souvient aussi que ses parents pouvaient mettre jusqu’à 5 heures pour se rendre au village de Saint-Michel-des-Saints tellement le chemin était mal entretenu. Désormais, les plus téméraires peuvent le faire en 50 minutes. Mais le chemin reste toujours aussi dangereux, surtout au printemps, dans la neige et la gadoue.

Au moment où je sens le chemin de terre, je ne suis plus en ville, j’arrive chez nous. Pour moi, Manawan commence là où le chemin de terre commence.

Far West

Aujourd’hui, les camions de bois sont plus nombreux, les villégiateurs aussi, comme en témoignent les nombreux véhicules remorquant des bateaux et des 4 x 4 que l’on croise pour se rendre à Manawan. Jusqu’à l’Auberge du Lac Taureau, au huitième kilomètre, le chemin est beau, tout asphalté. Mais sitôt passée la route menant à la prestigieuse auberge, c’est « le Far West », soutient M. Moar. « Les villégiateurs se prennent pour des sauvages quand ils arrivent sur la gravelle et ils conduisent comme des fous dangereux. »

Les Attikameks de Manawan sont nombreux à se rendre jusqu’à Repentigny ou à Montréal pour faire leurs emplettes, car il n’y a aucun commerce dans le village, à part l’épicerie. « Les gens se demandent pourquoi on conduit tous des pick-up : bien, c’est parce qu’on n’a pas le choix ! » lance Patrick Moar. Leurs véhicules s’usent prématurément en raison de la piètre qualité du chemin et ils sont tous munis de pneus de qualité supérieure pouvant résister à ce chemin rocailleux.

Il y a aussi les touristes européens qui empruntent ce chemin pour venir à Manawan vivre une aventure « authentique et équitable » mettant en valeur la culture attikamek. Hébergés dans des tipis sur une île, ils dégustent la nourriture traditionnelle et découvrent la langue et l’artisanat local sous les bons soins de Patrick Moar.

Ce dernier ne peut réprimer un sourire narquois en racontant les nombreuses mésaventures des touristes français sur ce chemin. « Il y en a qui arrivent blêmes ! » lâche-t-il en riant. Il évoque les pannes d’essence — il n’y a strictement aucun commerce sur le chemin Manawan, ni station-service, ni dépanneur — et les crevaisons, encore plus nombreuses. Mais ça fait partie de l’expérience, dit-il. « Les touristes trouvent ça dépaysant. Ils ont vraiment l’impression d’arriver chez les Indiens d’Amérique. »

Brisure intergénérationnelle

En 1994, le chemin a été asphalté dans le village, car il y avait trop d’enfants asthmatiques en raison de la poussière. Mais le reste du chemin est toujours et encore en gravier, malgré les demandes réitérées par la population de Manawan. En 2018, reconnaissant qu’il y avait des « zones potentiellement accidentogènes » sur ce chemin, le gouvernement du Québec s’est engagé à asphalter la route. Les travaux devraient être réalisés entre 2020 et 2025.

Mais bien qu’il s’agisse d’une bonne nouvelle pour la communauté, Patrick Moar a des sentiments « ambigus » quant à ces travaux.

« Si on ouvre le chemin, c’est sûr qu’il va y avoir plus de monde qui va venir, explique-t-il. Déjà, quand le chemin est arrivé et qu’ils ont amené l’électricité, ça a amené beaucoup de changements. Ça a été très difficile quand le chemin est arrivé. »

Patrick Moar parle d’une « brisure intergénérationnelle ». Ses grands-parents étaient semi-nomades, ils vivaient encore beaucoup de la trappe et de la cueillette, et de la confection d’artisanat. Les activités économiques étaient encore très liées aux activités traditionnelles.

L’arrivée du chemin, au début des années 1970, coïncide également avec la fin des pensionnats, la restructuration du ministère des Affaires indiennes et le début d’une prise en charge des différents services par la communauté.

« Il y a eu les premiers salariés, c’est là qu’on a vu apparaître le bien-être social, les premières maisons. Et avec le chemin, on a vu arriver l’alcool et la drogue aussi. Dans les premiers temps du chemin, il y a eu beaucoup de drames qui sont survenus : des incendies, des accidents d’auto, des suicides. Tout ça était relié au chemin d’une certaine façon. »

Préserver sa langue

Le fait que la route soit en si mauvais état a permis au village de Manawan de rester isolé depuis tout ce temps, estime Patrick Moar. « Ça nous a quand même permis de préserver en partie nos modes de vie, dit-il. Toutes les autres réserves au Québec sont à côté de grandes villes et [leurs habitants] n’ont pas réussi à préserver comme nous la langue et la culture. »

Déjà que la route est très fréquentée, il craint que le territoire ne soit carrément « envahi » par les villégiateurs si on en améliore l’accès. « Si on ouvre le chemin sur l’asphalte, ça va devenir comme dans les Laurentides », affirme-t-il.

Et le chemin raboteux fait partie intégrante du village. Pour Patrick Moar, la poussière et le cahot de la voiture évoquent un sentiment réconfortant. « Au moment où je sens le chemin de terre, je ne suis plus en ville, j’arrive chez nous. Pour moi, Manawan commence là où le chemin de terre commence. »

 

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