Patients largués sur la piste par Air Canada

On a pu le mesurer cette semaine : la baisse de service d’Air Canada en région vient complètement déstabiliser l’économie, le tourisme et la qualité de vie des résidents de ces territoires. Or, il faudra aussi prendre en compte l’impact sur les services de santé, qui cause déjà des frustrations loin des grands centres.

La présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), Diane Francœur, est très préoccupée. « S’il y a beaucoup moins de services, on sait ce qui va arriver : ça va être extrêmement difficile de trouver des gens pour aller faire des remplacements en région », dit-elle.

« On a parfois, surtout l’été, des besoins en remplacements imprévus. On doit envoyer des gens, surtout pour des cas liés à des accidents, des côtes cassées à vélo, etc. Les médecins qui vont s’installer en région sont des adeptes de plein air. Ça peut être aussi une chirurgienne enceinte qui doit être remplacée plus tôt que prévu. »

Au-delà des remplacements, ça complique aussi beaucoup le recrutement, note-t-elle. « La possibilité de voyager en avion, c’était souvent une façon d’attirer des gens des villes. On leur disait qu’ils allaient pouvoir souvent revenir voir leur famille, etc. Pour nous, ça va être un frein, c’est sûr que ça va être difficile si ça reste comme ça. »

À l’heure actuelle, 317 postes de médecin spécialiste sont vacants au Québec, dont 53 % à l’extérieur des grands centres.

Pour nous, ça va être un frein, c’est sûr que ça va être difficile si ça reste comme ça

 

Diane Francœur est d’autant plus touchée par le sujet qu’elle est elle-même originaire d’Amqui, dans la Matapédia, à 640 kilomètres de Montréal. Lors de la pénurie de personnel d’accouchement, l’an dernier, elle était elle-même allée faire des gardes à l’hôpital d’Amqui pour donner l’exemple.

À l’époque, elle avait pris un vol d’Air Canada entre Montréal et Mont-Joli, un des services qui ont été abolis cette semaine. En voiture, le trajet se fait en six heures trente. Si la situation se présentait à nouveau, elle pourrait certes prendre la route, mais il lui faudrait partir un jour plus tôt et revenir un jour plus tard.

Autocars et avions

Et c’est encore pire pour les patients qui doivent se déplacer en ville, déplore-t-elle. « Quand on a eu de la chimio [sic] et qu’on a mal au cœur, douze heures de route, c’est long longtemps. » D’emblée, il faut aussi penser aux familles lorsque les soucis de santé perdurent. « Parfois, quand ça va très mal, la famille suit en avion. »

Le retrait d’Air Canada dérange d’autant plus en région qu’il s’ajoute à celui des compagnies d’autocars. Ces dernières années, les compagnies de bus interurbains ont, elles aussi, retranché maints parcours en raison notamment de la concurrence des entreprises de covoiturage.

D’ailleurs, malgré le déconfinement, la reprise des activités économiques et du tourisme, Orléans Express, Intercar, Maheux et les autres n’ont toujours pas repris leurs activités et pressent, elles aussi, le gouvernement de les subventionner pour relancer le secteur.

Pour l’instant, des patients manquent leurs rendez-vous médicaux. Au bureau de la députée de Rouyn-Noranda, Émilise Therrien-Lessard, on rapporte des appels de patients incapables de se rendre à leurs rendez-vous médicaux à Montréal. En moyenne, deux personnes par semaine se trouvent dans cette situation en Abitibi.

Or, contrairement aux compagnies d’aviation, les entreprises d’autocars ont des comptes à rendre au gouvernement au chapitre de l’offre de services. Avant d’éliminer des escales ou des dessertes, elles doivent obtenir l’aval de la Commission des transports du Québec (CTQ), qui consulte la population afin d’évaluer les impacts possibles des coupes.

S’ils ne maintiennent pas le plancher de services exigé par la CTQ, cette dernière peut leur retirer d’autres routes plus payantes sur lesquelles l’entreprise a le monopole.

C’est différent dans le secteur de l’aviation, souligne Daniel Côté, maire de Gaspé et responsable du dossier à l’Union des municipalités du Québec (UMQ), qui compare cette industrie au « Far West ». « Il y a énormément de réglementations de sûreté, mais très peu d’encadrement sur le marché comme tel. »

Autre différence, le transport aérien ne relève pas de Québec, mais du gouvernement fédéral.

« Ce qu’on espère, c’est que Transport Canada ne va pas mettre des bâtons dans les roues des petits transporteurs qui pourraient remplacer Air Canada, dit M. Côté. Quand un transporteur décide d’aller desservir une région, il doit soumettre à TC sa planification, sa desserte, etc. Après, ça peut prendre des semaines, voire des mois avant d’avoir l’autorisation. »

Un souci qui n’a rien d’anodin alors que les villes souhaitent relancer les services pour septembre.

En région, l’avion et l’autocar sont utilisés par respectivement 5 % et 4 % des voyageurs pour les déplacements à des fins personnelles, selon une analyse de la demande en transport aérien régional faite par les chercheurs Isabelle Dostaler, Sanaâ Malyadi et Mohamed Reda Khomsi de l’Université Concordia.

Ce rapport a été publié en mai 2019, un an après le Sommet sur l’avenir de l’aviation régionale organisé par le gouvernement Couillard. Ce sommet répondait à une demande pressante des municipalités, qui voyaient déjà les services s’étioler.

Au terme de l’exercice, Québec avait financé des rénovations dans les aéroports régionaux et offert aux passagers des crédits sur les billets pour vols plus coûteux en région éloignée.

Mais le Parti québécois était déçu. Il voulait plutôt qu’on s’attaque au « monopole d’Air Canada », qu’on l’empêche de livrer une guerre de prix aux plus petits transporteurs en imposant un prix plancher.

La députée Lorraine Richard s’en souvient bien. Pour cette élue de la Côte-Nord en poste depuis 17 ans, les services d’Air Canada sont un vieux motif de colère et d’indignation.

« Ils n’ont jamais eu de respect », dit-elle. Dans sa région, la compagnie vient de suspendre les services à Baie-Comeau et le trajet Sept-Îles–Québec, mais elle offre toujours le service entre Sept-Îles et Montréal.

Tant qu’à offrir le minimum, qu’elle parte pour de bon et laisse la place à d’autres, dit la députée. « Je ne veux plus qu’ils reviennent. Il faut les sortir de toutes les régions du Québec. […] Il faut revoir le modèle. »

Je ne veux plus qu’ils reviennent. Il faut les sortir de toutes les régions du Québec. […] Il faut revoir le modèle.


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