Québec à pied d’oeuvre pour les piétons

La capitale ne compte maintenant pas moins de six rues réservées aux piétons les samedis et les dimanches.
Photo: Cal Woodward Associated Press La capitale ne compte maintenant pas moins de six rues réservées aux piétons les samedis et les dimanches.

Pour passer à travers un été de pandémie, place aux piétons à Québec. La Ville multiplie les rues piétonnes et compte doubler le nombre de places éphémères. Des changements bienvenus, mais jugés insuffisants par des organismes et des experts consultés par Le Devoir.

« Un changement plus global s’opère. La rue n’est plus vue comme un simple endroit de transit pour les voitures, ça devient un lieu de vie à part entière, un lieu de partage et de socialisation », constate le directeur de l’organisme Vivre en ville, Christian Savard.

L’avenue Cartier et la rue Saint-Jean ont lancé le bal le 15 mai dernier. À la demande de commerçants, le maire Régis Labeaume a autorisé la piétonnisation de ces deux artères commerciales situées respectivement dans le quartier Montcalm et le Vieux-Québec (dont une partie dans le faubourg Saint-Jean-Baptiste), toutes les fins de semaine cet été. Une façon de permettre aux piétons de respecter une distance de deux mètres étant donné que des files d’attente se forment désormais devant les magasins depuis le déconfinement.

Rapidement, d’autres mains se sont levées, et la capitale ne compte maintenant pas moins de six rues réservées aux piétons les samedis et les dimanches. Se sont ajoutées à la liste : la rue Saint-Joseph dans le quartier Saint-Roch, la 3e Avenue dans Limoilou, la rue Saint-Vallier dans Saint-Sauveur et tout récemment la rue Maguire dans Sillery.

« On est vraiment contents de la voie que l’administration a finalement prise. C’était devenu plus que nécessaire de faire de la place aux piétons. Avant même la réouverture des magasins, c’était difficile de circuler en gardant ses distances. On finissait par débarquer du trottoir et marcher dans la rue, mais ce n’était absolument pas sécuritaire », explique Michel Masse, président du Comité des citoyens du Vieux-Québec.

La rue n’est plus vue comme un simple endroit de transit pour les voitures ; ça devient un lieu de vie à part entière

 

Pourtant, il y a encore un mois, les interventions du maire Régis Labeaume au sujet de quelconques aménagements urbains en temps de pandémie n’étaient pas de bon augure. Emboîtant le pas à d’autres organismes, M. Masse avait même écrit une lettre ouverte début mai pour réclamer au plus vite l’installation de corridors sanitaires, comme à Montréal.

« Les trottoirs sont assez larges sur Cartier. Créer des corridors, ça ne changerait pas grand-chose », avait rétorqué le maire Labeaume, alors peu enjoué à l’idée de réduire ou de fermer des voies de circulation aux automobilistes.

« C’est surtout parce que des commerçants ont levé la main que l’administration municipale a penché pour des rues piétonnes », note pour sa part Geneviève Cloutier, directrice du Centre de recherche en aménagement et développement (CRAD) à l’Université Laval. Elle estime que l’administration Labeaume a eu un « certain flair » sur ce coup, voyant dans l’attrait pour les rues piétonnes un moyen d’attirer les gens à Québec cet été pour magasiner en toute sécurité dans ces artères commerciales.

Mais il y a aussi une volonté de la Ville de se saisir de ce contexte difficile pour faire changer les choses, ajoute-t-elle. « On veut pour la première fois ouvrir les parcs aux barbecues et à la consommation d’alcool ; ça montre selon moi une volonté de changer la perception que les citoyens de Québec ont de l’espace public et qu’ils se le réapproprient. »

Le maire a également annoncé qu’il doublerait le nombre de places éphémères sur le territoire, pour les faire passer de 25 à 50. Il compte aussi permettre aux bars et aux restaurants d’empiéter sur les rues piétonnisées pour installer leur terrasse — lorsque le gouvernement Legault aura donné son aval à leur réouverture.

Vent de changement ?

La pandémie a-t-elle suscité un vent de changement au sein de l’administration Labeaume et une volonté de faire moins de place à la voiture au profit des piétons ? Pas tout à fait, répondent les experts, le changement était déjà amorcé. « On ne partait pas de zéro. Québec n’est certainement pas la ville la plus “marchable”, mais ce n’est pas non plus une révolution, ce qu’on vit ces dernières semaines. La rue Saint-Jean était déjà piétonne chaque été. La pandémie est plutôt venue accentuer et accélérer cette tendance au changement », note Mme Cloutier.

Elle donne également l’exemple du projet de tramway, dont le dernier tracé présenté début mai favorise grandement les déplacements des piétons et des cyclistes, au détriment des automobilistes qui se voient retirer des voies de circulation.

« Il y a quelque chose dans l’air depuis plusieurs années. C’est juste qu’il y a des embûches, beaucoup de résistance, ce qui fait qu’on n’avance pas aussi vite que si on était sur le Plateau Mont-Royal », souligne-t-elle.

« Ce qui est nouveau dans ce contexte, c’est l’audace des commerçants. Ils ont d’habitude tendance à croire que les clients viennent essentiellement en voiture. Là, ils ont tenté l’expérience de devenir des avenues commerciales piétonnes. Ils ont osé sortir des sentiers battus et ça a fonctionné », constate pour sa part Jeanne Robin, porte-parole de Piétons Québec.

Elle regrette cependant que les aménagements urbains soient principalement motivés par l’intérêt du secteur commercial. « Des citoyens et des organismes avaient déjà demandé que l’on fasse plus de place aux piétons, et la Ville avait fait la sourde oreille. »

À ses yeux, les rues résidentielles doivent aussi être repensées en temps de pandémie, afin de laisser davantage de place aux marcheurs, mais aussi aux enfants pour qu’ils puissent jouer dans la rue. « Pourquoi pas des rues partagées, où les piétons ont autant de droits que les automobilistes. Plusieurs ont vu le jour à Montréal durant la crise. On en a aussi une ici depuis plusieurs années, la rue Sainte-Claire dans le quartier Saint-Jean-Baptiste. Pourquoi ne pas en faire d’autres ? », propose-t-elle.

La Ville de Québec a d'ailleurs annoncé vendredi avoir identifié plusieurs rues dans les divers arrondissements qui pourraient, à la demande des citoyens, devenir des rues partagées durant l'été. 

De son côté, Michel Masse, du Comité des citoyens du Vieux-Québec, craint que la fermeture aux voitures des rues commerçantes les fins de semaine seulement ne soit pas suffisante. « Il va falloir surveiller les besoins durant l’été et peut-être s’adapter. Québec attire beaucoup de monde, je ne serai pas étonné que, même en semaine, il soit difficile de rester sur les trottoirs en respectant les mesures de distanciation. La Ville acceptera-t-elle de refuser l’accès aux voitures 7 jours sur 7 ? Je suis curieux de le savoir. »

Les cyclistes oubliés

Pendant qu’à Montréal, à Paris, à Barcelone ou encore à Bogotá, les cyclistes ont gagné des dizaines, voire des centaines de kilomètres de pistes cyclables grâce à la pandémie, à Québec, les aménagements se font toujours attendre.

 

« On se retrouve avec rien. Aucune piste cyclable temporaire, aucune rue partagée pour nous laisser la priorité. Rien de rien », déplore Martial Van Neste, président de la Table de concertation vélo des conseils de quartier de Québec. « Les cyclistes ont été oubliés par l’administration. C’est sûr qu’on est amèrement déçus. »

 

Pourtant, les besoins sont aussi importants qu’ailleurs, puisque dans la capitale aussi les gens ont afflué dans les magasins de vélo pour renouer avec ce moyen de déplacement au début de la pandémie.

 

Pour Martial Van Neste, c’est une occasion manquée. « On s’est tous dit : voyons, c’est le temps de faire quelque chose à Québec. On pourrait essayer des aménagements de façon temporaire, c’est l’été tout indiqué pour le faire dans les circonstances actuelles. »

 

Il compte relancer la Ville prochainement et lui proposer des idées d’axes sur lesquels « elle pourrait faire un effort » pour les cyclistes.


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