Place aux vélos!

Sans la possibilité de voyager, nombre de Montréalais risquent de passer leur été dans la métropole avec l’envie de la découvrir à pied ou à vélo.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sans la possibilité de voyager, nombre de Montréalais risquent de passer leur été dans la métropole avec l’envie de la découvrir à pied ou à vélo.

Considéré comme un outil indispensable du déconfinement, le vélo s’est fait une place de choix dans les grandes villes à travers le monde. De Paris à New York, en passant par Berlin, Milan ou encore Bogotá, des kilomètres de pistes cyclables temporaires sont apparus à la vitesse grand V. À Montréal, le plan d’aménagement estival prévu par la Ville génère de grandes attentes, étant donné que les pistes cyclables sont déjà bondées.

« Ça se croise tout le temps sur les pistes cyclables, ils sont une vingtaine à attendre au feu rouge, je n’avais jamais vu ça, autant de monde à vélo », constate Jacques Quévillon, propriétaire du magasin Vélo Montréal situé dans Rosemont.

Depuis la réouverture de sa boutique début avril — lorsque Québec a reconnu ce type de commerces comme un service essentiel en temps de pandémie —, les clients se pressent à sa porte pour faire réparer leur vélo ou en acheter un nouveau. Il estime avoir reçu entre 35 à 40 % plus de gens au mois d’avril qu’à pareille date l’année passée. « On ne s’y attendait vraiment pas, surtout en pleine pandémie, alors que le mot d’ordre, c’était “restez chez vous” », confie M. Quévillon. La demande est telle qu’il compte mettre sur pause les commandes de vélos neufs pour se concentrer sur les réparations.

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir

En plus des têtes habituelles, il voit passer de nombreux nouveaux clients : certains ont du temps pour se promener, d’autres souhaitent surtout éviter le transport en commun, où il est difficile de respecter la distanciation physique. « Ils viennent ici pour un vélo et l’achètent sans même l’essayer en me disant simplement “ça m’en prend un”. »

La boutique Vélo Espresso, dans Hochelaga-Maisonneuve, a connu le même achalandage ces dernières semaines. Pour son propriétaire, Olivier Quirion Deslauriers, la pandémie a réveillé un engouement certain pour ce moyen de transport. « On voit beaucoup de nouveaux visages, des gens qui cherchent à occuper leurs temps libres ou qui veulent se garder en forme parce que leur salle de sport est fermée », explique-t-il.

M. Quirion Deslauriers se dit surtout étonné de la demande importante pour des vélos pour enfant. « D’habitude, ce n’est pas avant fin juin ou début juillet. Et ce n’est jamais autant. »

Manque de place

Depuis l’arrivée des beaux jours, les familles sont en effet plus nombreuses sur les pistes cyclables de Montréal. Puisque les écoles sont fermées et que nombre de parents sont en télétravail, lorsqu’ils n’ont pas été mis à pied, le temps passe lentement, et l’appel du grand air devient irrésistible.

« Ce qui est particulier, c’est qu’au printemps, les gens à vélo se déplacent surtout pour le travail, aux heures de pointe habituelles. Mais là, même un mardi en début d’après-midi, on voit plein de monde sur les pistes », note la présidente-directrice générale de Vélo Québec, Suzanne Lareau. Ravie de voir la popularité grandissante de son moyen de transport de prédilection, elle s’inquiète toutefois de l’achalandage sur les pistes cyclables, qui risque encore de s’accentuer dans les prochaines semaines.

« Le déconfinement n’a même pas encore commencé. Certains vont rester en télétravail, mais beaucoup vont retourner au bureau en optant pour le vélo », estime Mme Lareau. Et sans la possibilité de voyager, nombre de Montréalais risquent de passer leur été dans la métropole avec l’envie de la découvrir à pied ou à vélo, selon elle. « Ça va prendre plus de place pour les cyclistes, c’est certain. »

Un détail qui n’a d’ailleurs pas échappé à la Ville de Montréal, qui dit travailler sur un « plan estival » pour faire plus de place aux cyclistes et aux piétons. S’inspirera-t-elle de Paris, qui a déjà commencé à aménager un réseau de 50 km de pistes cyclables temporaires en fermant des voies automobiles ? Ou encore de Berlin, dont les voies cyclables, déjà nombreuses, ont été élargies ?

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Peu de détails ont filtré jusqu’ici. « Pour les déplacements de courte distance, on a un parti pris [pour les transports actifs]. On misait là-dessus avant la pandémie, on va continuer pendant et après », indique Éric Alan Caldwell, membre du conseil exécutif responsable de l’urbanisme et du transport. Il précise que la Ville souhaite offrir plus de place pour les déplacements quotidiens, mais également pour les promenades.

Vélo Québec a d’ailleurs été consulté sur ce dernier aspect. « C’est sûr que les gens aiment généralement le bord de l’eau. On va certainement s’inspirer du Tour de l’Île et du Tour de nuit pour proposer des circuits », précise Suzanne Lareau.

Quant à l’aspect utilitaire, le réseau cyclable aurait besoin de davantage d’axes nord-sud pour « diluer les usagers » et « éviter la densité élevée non adaptée en ces temps de pandémie ». Elle donne l’exemple du boulevard Saint-Laurent ou de la rue Saint-Urbain, ou encore du boulevard Robert-Bourassa. Dans l’axe est-ouest, la rue Sainte-Catherine — qui est quasi déserte — pourrait permettre de désengorger la piste cyclable sur le boulevard De Maisonneuve.

« Un peu de peinture au sol, des bollards vissés dans l’asphalte : l’avantage des aménagements temporaires, c’est qu’ils sont faciles à installer, l’idéal en temps de crise », explique Mme Lareau.

Urbanisme tactique

« Ça offre l’occasion de faire de l’urbanisme tactique, de tester des choses rapidement et d’observer comment les aménagements fonctionnent pour les adapter. On enlève, on déplace, on améliore », renchérit de son côté le professeur Nicolas Saunier, membre de la chaire Mobilité de Polytechnique Montréal.

Il presse la Ville d’en faire plus pour les cyclistes et d’aménager des pistes cyclables temporaires, comme l’ont fait de nombreuses métropoles à travers le monde. Le « plan estival » devrait aussi voir le jour rapidement selon lui, pour accompagner les Montréalais dans leur déconfinement, et éviter que plusieurs d’entre eux ne se tournent vers la voiture.

« Le vélo est une option idéale d’un point de vue de santé publique en ce moment et il aura par la suite des bénéfices environnementaux », souligne M. Saunier.

Le professeur Philippe Apparicio, de l’Institut national de la recherche scientifique, abonde dans ce sens. À ses yeux, en offrant des aménagements sécuritaires et une expérience agréable sur deux roues, la Ville de Montréal pourrait aller chercher une clientèle qui n’était pas habituée à faire du vélo au quotidien et la fidéliser.

« La Ville ne doit pas manquer son coup, c’est une occasion en or d’encourager le transport actif et de faire progresser l’attrait pour le vélo d’un coup. On pourrait, en quelques mois, faire les gains qu’on aurait eus normalement en cinq ans », explique M. Apparicio, invitant lui aussi les décideurs à agir vite.

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