La pandémie, terreau fertile pour les apprentis jardiniers

Camille Patry-Desjardins (avec un gilet rouge) et des voisines de sa coopérative d’habitation ont aménagé une partie de leur cour pour y planter des légumes.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Camille Patry-Desjardins (avec un gilet rouge) et des voisines de sa coopérative d’habitation ont aménagé une partie de leur cour pour y planter des légumes.

Pour passer le temps, se changer les idées ou éviter d’aller à l’épicerie, nombre de Montréalais ont décidé de profiter du confinement imposé par la pandémie pour transformer leur balcon ou leur cour arrière en potager pour l’été. De quoi faire grandir le mouvement d’agriculture urbaine, déjà populaire depuis quelques années.

« Ça va m’aider à me détendre tout en remplissant mes journées. Et si en plus ça peut m’éviter d’aller trop souvent à l’épicerie, tant mieux ! C’est devenu déplaisant », lance au téléphone Clara Lacasse.

Cette artiste visuelle et travailleuse autonome a perdu tous ses contrats en raison de la pandémie de coronavirus. Enfermée dans son appartement de Verdun depuis un mois, elle commençait à trouver le temps long et ressentait le besoin de décrocher des « nouvelles anxiogènes ». « Ça me prenait un projet pour me changer les idées, souligne-t-elle. J’ai déjà eu un bac avec des fines herbes, je me suis dit pourquoi ne pas planter des légumes sur mon balcon cette année. »

Tomates, concombres, aubergines, haricots, épinards, laitues : les graines sont déjà commandées, il n’y a plus qu’à attendre qu’elles arrivent.

À l’autre bout de la ville, dans le quartier Centre-Sud, Camille Patry-Desjardins attend aussi sa livraison de semences. Avec des voisines de sa coopérative d’habitation, elle vient d’aménager une partie de sa cour pour y planter des légumes.

Cela faisait des années qu’elle voulait un potager, et la pandémie lui a enfin donné l’occasion de le faire. « Je n’ai pas particulièrement plus de temps, car j’ai encore mon travail. Mais pour la première fois, j’ai l’espace pour le faire et des personnes pour m’aider à ne pas tout rater », confie-t-elle. Avec la limitation des déplacements, pas de voyage ni de long week-end en vue, elles seront toutes à la maison pour s’en occuper.

Mme Patry-Desjardins considère aussi le jardinage comme un moyen de se changer les idées ces temps-ci. « On parle beaucoup de maladie et de la mort, c’est sombre comme pensées. Donc l’idée de planter quelque chose et de le voir grandir me motive beaucoup. C’est important pour moi de pouvoir en quelque sorte créer de la vie. »

Popularité grandissante

Reconnu pour ses vertus relaxantes, le jardinage semble avoir convaincu de nombreux Montréalais cette année, peut-être même plus que d’ordinaire. Les demandes de sachets de semences ont explosé. Plusieurs pépinières — qui avaient fermé leurs portes pendant deux semaines avant d’être considérées comme un service essentiel — ont été dévalisées sur leur boutique en ligne avant même leur réouverture officielle le 15 avril.

« Tout le monde s’est donné le mot, il faut attendre presque 10 jours pour être livré », constate Stéphanie Colassin, une horticultrice basée à Montréal. Depuis une dizaine de jours, elle offre la livraison d’ensembles tout-en-un jumelés à un cours privé sur Internet pour accompagner les apprentis jardiniers. Et les commandes n’arrêtent plus.

« Je vois vraiment un engouement comparé aux dernières années, soutient-elle. Les gens cherchent à s’occuper et veulent accomplir quelque chose. »

Beaucoup de ses clients craignent aussi que la crise sanitaire ait un effet sur l’approvisionnement ou sur le prix des fruits et légumes en épicerie, indique l’horticultrice.

Une inquiétude partagée par Laura Kneale, une résidente du Plateau-Mont-Royal. « Je le vois déjà sur les étalages : les verdures sont parfois de moins bonne qualité, et certains fruits et légumes sont plus chers. »

Mme Kneale a d’ailleurs commencé ses semis récemment, dans la chaleur et la lumière de sa cuisine. Son balcon est prêt à être transformé en potager, mais dans l’idéal, elle espère pouvoir planter ses légumes comme prévu dans son jardin communautaire, le Jardin Rivard. Cela fait trois ans qu’elle y partage un bout de terrain avec 32 autres personnes.

Mais puisque les rassemblements sont présentement interdits, pour freiner la propagation du coronavirus, les habitués des jardins communautaires craignent que leur ouverture — habituellement le 1er mai — ne soit reportée, voire annulée cette année.

Sécurité alimentaire

« Ce que je produis ne nourrit pas une famille de quatre, d’autant plus qu’il y a de grands mangeurs ici, mais ça aide à alléger la facture d’épicerie. On aimerait compter là-dessus cet été vu notre situation actuelle », confie Laura Kneale. Son mari et elle travaillent dans le secteur hôtelier et ont perdu leur source de revenus en raison de la pandémie.

Si les dés ne sont pas jetés, la réponse des autorités sanitaires quant au sort des jardins communautaires se faisant attendre, Mme Kneale a tout de même lancé une pétition en ligne il y a deux semaines. Elle demande que tous les jardins communautaires et collectifs du Québec soient ajoutés à la liste des services essentiels. Plus de 3500 personnes l’ont appuyée.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le balcon de Laura Kneale est prêt à être transformé en potager, mais dans l’idéal, elle espère pouvoir planter ses légumes comme prévu dans son jardin communautaire, le Jardin Rivard.

Selon Éric Duchemin, directeur scientifique du Laboratoire sur l’agriculture urbaine de Montréal (AU/LAB), les jardins communautaires ne resteront pas cadenassés. La Ville de Québec a déjà annoncé la réouverture de ses jardins en mai, et Montréal devrait emboîter le pas sous peu. Les autorités réfléchissent depuis plusieurs semaines aux mesures sanitaires à adopter pour les ouvrir en toute sécurité, explique celui qui a été consulté pendant cette réflexion.

« Ça reste un rassemblement dans un lieu restreint, donc il va peut-être falloir aménager un horaire pour les jardiniers, penser à nettoyer les outils partagés et le cadenas à l’entrée. Quoi qu’il en soit, ils vont ouvrir; l’agriculture urbaine, c’est essentiel », dit-il.

Car au-delà de la détente que procure cette activité ou de la volonté de manger des légumes frais, il est aussi question de sécurité alimentaire. Nombre de personnes à faibles revenus dépendent de leur production chaque année. À Montréal, entre 12 000 et 15 000 personnes ont une place dans un jardin communautaire. Parmi elles, 42 % jugent que leur production contribue de manière importante, voire très importante, à leur sécurité alimentaire et à la réduction de leur facture d’épicerie. Et c’est sans compter ceux qui ont aménagé leur potager dans leur cour ou sur leur balcon.

Si l’agriculture urbaine a déjà la cote depuis quelques années, la crise sanitaire et économique actuelle pourrait pousser un plus grand nombre de personnes à se lancer dans un potager, croit Éric Duchemin. « On l’a vu dans le passé, lors de crises économiques, l’agriculture urbaine prend plus de place. Ç’a été le cas en 2008, pendant la crise des subprimes aux États-Unis. Ç’a été le cas lors de la crise économique en Grèce, où de premiers jardins communautaires sont apparus en ville. »

Un phénomène qu’il compte surveiller cet été, tout en espérant que cette pratique restera par la suite dans les habitudes des Montréalais