Les allures fantomatiques de l'aéroport Montréal-Trudeau

Selon Aéroports de Montréal, une cinquantaine d’avions décollent ou atterissent chaque jour présentement, contre une moyenne quotidienne habituelle de 540.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Selon Aéroports de Montréal, une cinquantaine d’avions décollent ou atterissent chaque jour présentement, contre une moyenne quotidienne habituelle de 540.

Un calme plat, presque inquiétant, règne ces jours-ci à l’aéroport Montréal-Trudeau. Les amis excités de partir en voyage, les familles qui se retrouvent ou se quittent dans de grandes embrassades et les travailleurs pressés d’embarquer dans l’avion : tous ont déserté les lieux en raison de la pandémie de coronavirus. Récit d’un après-midi à errer dans des couloirs vides, au son des escaliers roulants, à la rencontre des derniers voyageurs et des quelques employés encore en poste.

« Ç’a été vite. En quelques jours, l’aéroport s’est complètement vidé. Avant, on avait une trentaine de clients par heure, maintenant on est chanceux si on en voit deux », précise Sharmila en nettoyant le comptoir du dépanneur 1 minute, où elle travaille depuis sept ans.

La fermeture des frontières — pour freiner la propagation du virus — a considérablement diminué le nombre de vols, et donc de voyageurs. Plusieurs compagnies ont cloué leurs avions au sol et mis à pied la majorité de leurs employés. Et si l’aéroport Montréal-Trudeau a été désigné comme l’un des quatre aéroports canadiens pouvant encore recevoir des aéronefs d’outre-mer, c’est surtout pour les rapatriements et voyages essentiels.

Ç’a été vite. En quelques jours, l’aéroport s’est complètement vidé. Avant, on avait une trentaine de clients par heure, maintenant on est chanceux si on en voit deux.

 

Selon Aéroports de Montréal, une cinquantaine d’avions décollent ou atterrissent chaque jour présentement, contre une moyenne de 540 par jour avant la pandémie.

Une baisse de fréquentation qui ne déplaît pas à Sharmila. Dans les dernières semaines, elle était stressée rien qu’à l’idée d’aller travailler, vu que les mesures de prévention contre le coronavirus ont tardé à se mettre en place. Sa collègue Rose et elles ne possèdent pas de masque pour se protéger, seulement des gants et des produits nettoyants pour désinfecter à longueur de journée.

Sharmila trouve toutefois le temps long. « Avant, j’aimais regarder les gens se retrouver, être heureux, rire, parfois pleurer de joie », confie-t-elle, tournant la tête vers la zone des arrivées internationales, juste en face du dépanneur. « Maintenant, les gens repartent seuls, ou bien les retrouvailles sont rapides, froides, avec une distance. C’est toujours un peu malaisant. »

Retour difficile

À quelques mètres justement, un homme dans la fin de la trentaine avance d’un pas incertain. Les panneaux d’affichage, quasi vides, indiquent qu’un vol en provenance de Paris vient d’arriver. L’homme regarde longuement autour de lui, dévisageant les cinq personnes qui attendent l’arrivée d’un proche, toutes masquées et à distance les unes des autres.

« J’ai juste dit à un ami à quelle heure j’arrivais, mais je lui ai conseillé de ne pas venir me chercher pour respecter les mesures de santé publique », raconte Omar. Maintenant sorti de l’avion, le Montréalais se dit partagé entre la satisfaction d’avoir été écouté par son ami et la déception de ne pas être attendu. « Je vais prendre le bus et me mettre en quarantaine chez moi, assure-t-il. Ça va être un moment difficile à passer. » Car c’est seul qu’Omar va devoir faire le deuil de son père.

C’est avec lui, il y a un mois et demi, qu’il a pris l’avion pour la France, pour visiter Paris. Mais son père a contracté la COVID-19 durant leur voyage. « Il était trop faible pour revenir à Montréal, il a dû être pris en charge dans un hôpital de Paris. Je suis resté là-bas jusqu’au bout avec l’espoir de revenir avec lui. Mais je reviens seul, il est décédé », raconte Omar, les larmes aux yeux, avant de reprendre son chemin vers l’autobus 747 qui le ramènera chez lui.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À l’aéroport Montréal-Trudeau, les longues allées étaient pratiquement vides et le silence régnait lors de notre passage.

Le temps des adieux

Un étage plus haut, le tableau d’affichage des départs est aussi vide que celui des arrivées. À la mi-journée, une dizaine de vols sont encore à l’horaire, la plupart à destination de villes canadiennes. Seuls trois vols internationaux sont programmés, pour Doha, Francfort et Paris.

C’est ce dernier vol que doivent prendre Sofia Gambaro et sa compagne, Marta Raffo. Assises dans la pénombre, à côté de leurs chariots remplis de bagages, elles attendent l’enregistrement. « On fait Montréal-Paris, ensuite Paris-Nice. Puis on aura 50 minutes de voiture pour arriver dans mon village en Italie, pas loin de la frontière, où on fera notre quarantaine », explique Marta Raffo.

Les deux jeunes femmes d’origine italienne se sont installées il y a un an et demi à Québec, où Sofia faisait son postdoctorat en chimie à l’Université Laval. Elle devait rentrer initialement au mois de juin à Gênes pour signer un nouveau contrat de recherche. Mais la pandémie de coronavirus a précipité les choses.

Inquiètes pour la santé de leurs proches et craignant que les vols pour l’Europe soient bientôt tous annulés, elles ont décidé d’écourter leur séjour. « On pensait passer nos mois d’avril et mai à Québec, mais ça fait trois semaines qu’on est chez nous, qu’on ne peut plus aller travailler ni voir nos amis, alors on a décidé de rentrer plus tôt », raconte Sofia Gambaro. Un choix difficile, qui la laisse avec un sentiment d’inachevé et le regret de n’avoir pu serrer ses amis dans ses bras pour leur dire au revoir.

Et le silence qui règne dans l’aéroport n’aide en rien à leur redonner le moral. « J’ai eu envie de pleurer en arrivant, c’est si vide, si silencieux, si triste. C’est une atmosphère vraiment étrange. On est loin de l’image des aéroports pleins de vie et d’histoires », poursuit Sofia Gambaro.

Retour à la normale espéré

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le débarcadère qui fourmille normalement d'activité était presque désert, lors de notre passage.

En un après-midi, Le Devoir a croisé une dizaine de voyageurs tout au plus. La plupart des comptoirs étaient fermés, à l’exception de ceux d’Air Canada, qui traite les trois quarts des vols restants.

La grande majorité des restaurants, cafés et magasins ont dû fermer — tant dans la zone publique que du côté réservé aux passagers — pour respecter les mesures de santé publique.

« Cet aéroport est devenu une ville fantôme », lance Imad Chahrour, gérant du Paramount. Son restaurant est le seul encore ouvert sur l’étage. Les employés sont toutefois passés de 25 à 6 en raison de la perte de clientèle. « On reste ouvert surtout pour les employés de l’aéroport qui ont besoin d’un endroit où manger, explique-t-il. On retrouve des visages chaque jour, on prend davantage de nouvelles, car on a le temps de le faire, maintenant que tout est au ralenti. »

Mais Imad Chahrour s’ennuie de travailler dans un aéroport assourdissant et grouillant de vie. Il espère que tout redeviendra bientôt à la normale. « Je regarde sur mon téléphone le nombre de cas et de morts grimper chaque jour dans l’espoir que ça diminue enfin. Car ce jour-là, on pourra dire que “ça va bien aller”. »