Les atouts de la ville mis à mal par la pandémie

La pandémie encourage l’étalement urbain, alors qu’il faudrait encourager la densité urbaine et améliorer le cadre de vie citadin en multipliant par exemple les balcons et la verdure.
Photo: Martin Wimmer Getty Images La pandémie encourage l’étalement urbain, alors qu’il faudrait encourager la densité urbaine et améliorer le cadre de vie citadin en multipliant par exemple les balcons et la verdure.

Les mesures de distanciation, plus difficiles à appliquer dans les grandes villes fortement touchées par la pandémie, offriront-elles sur un plateau d’argent des arguments aux défenseurs de l’étalement urbain ? C’est ce que craignent certains experts, qui appellent plutôt à repenser l’aménagement de nos espaces communs afin de les rendre plus agréables et plus sécuritaires pour les citadins.

« Si on regarde les chiffres et les mesures de distanciation physique recommandées, il semble que, pour le bien-être des familles, rien ne vaut en ce moment la maison de banlieue et son jardin, le commerce de grande surface mieux approvisionné pour faire des réserves et l’automobile pour se déplacer. En fait, pas mal tous les objets de hantise des écologistes », fait remarquer, non sans une pointe d’exaspération, Raphaël Fischler, doyen de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal.

Montréal est devenue l’épicentre de la pandémie au Québec, rassemblant près de la moitié (48 %) des cas de coronavirus. Ce qui n’a rien de surprenant, selon M. Fischler, puisque, comme d’autres grandes villes, la métropole concentre un grand flux de transports interrégionaux et internationaux, et est donc plus exposée à la propagation du virus. Une situation qui pourrait cependant convaincre certains d’abandonner la grande ville pour s’établir en banlieue, pour mieux se protéger d’une éventuelle autre épidémie et surtout se sentir moins à l’étroit.

Car les atouts de la vie urbaine — que ce soit à Montréal, à Québec, à Sherbrooke ou ailleurs — sont présentement mis à mal par la pandémie. « L’image de trottoirs bien remplis, de services de proximité florissants et de transports en commun achalandés n’a plus de quoi faire rêver ces temps-ci », estime M. Fischler, qui cumule une formation en architecture et en urbanisme.

Les transports en commun sont effectivement délaissés par les citoyens et carrément déconseillés par les autorités de santé publique, puisqu’il y est difficile de maintenir une distance sécuritaire de deux mètres entre chaque personne.

Si on regarde les chiffres et les mesures de distanciation physique recommandées, il semble que, pour le bien-être des familles, rien ne vaut en ce moment la maison de banlieue et son jardin, le commerce de grande surface mieux approvisionné pour faire des réserves et l’automobile pour se déplacer. En fait, pas mal tous les objets de hantise des écologistes.

 

Forcées de travailler de la maison — ou d’attendre de retrouver un emploi —, nombre de personnes se sentent chaque jour un peu plus à l’étroit dans leur petit appartement de ville. Elles appréhendent, peut-être bien pour la toute première fois, l’arrivée des beaux jours et des premières chaleurs puisqu’ils n’auront pas la possibilité de sortir prendre l’air sur un balcon ou dans un jardin.

Quant aux rues commerçantes où il fait bon se promener, elles ont pris des allures de nature morte ces dernières semaines étant donné que la plupart des boutiques, des restaurants et des cafés ont dû fermer.

Malgré tout, la densité reste une source de résilience aux yeux de M. Fischler. Opter pour la banlieue, et ainsi encourager l’étalement urbain, est une fausse bonne idée. « La ville, c’est un concentré de réseaux sociaux et d’entraide accessibles, d’équipements et de ressources publiques à la disponibilité des gens. »

Fuir la ville en temps de pandémie, c’est ainsi courir vers l’isolement social, renchérit de son côté Sylvain Gariépy, président de l’Ordre des urbanistes du Québec. « De nos balcons, dans nos cours, on croise nos voisins tout en gardant nos distances. Rien que de voir des gens marcher dans la rue à travers sa fenêtre, pour la santé mentale, c’est bien. »

Repenser la ville

De l’avis des deux hommes, la pandémie doit surtout pousser à repenser ses habitudes de vie en milieu urbain ainsi que l’aménagement des espaces publics pour les rendre plus attrayants et cohérents avec les mesures de santé publique en temps de crise sanitaire.

Ainsi, il est préférable d’opter pour le vélo ou la marche si l’on a peur des transports en commun, avance M. Fischler. Les appartements devraient aussi être conçus plus grands et avoir au moins un balcon pour rendre le confinement plus vivable. Et pourquoi ne pas prévoir dans les projets immobiliers d’incorporer des espaces destinés à l’agriculture urbaine, pour développer l’autonomie alimentaire, propose quant à lui Sylvain Gariépy.

De l’avis de ce dernier, davantage d’espaces de verdure devraient fleurir en ville. « Déjà, les changements climatiques appelaient à la végétalisation de l’espace public, c’est toujours vrai en temps de pandémie pour offrir suffisamment d’endroits ombragés et pour contrer la solitude et l’isolement », note-t-il. Il rappelle que la mairesse de Montréal, Valérie Plante, a dû récemment brandir la menace de fermer des parcs de la métropole. Quand ils sont trop fréquentés, il y devient difficile de respecter les mesures de distanciation. La mairesse a d’ailleurs dû fermer l’île Notre-Dame et des stationnements du parc du Mont-Royal, trop fréquentés notamment « par des gens provenant de l’extérieur de la métropole ».

« Si tout le monde se précipite dans les parcs, c’est peut-être parce que les gens manquent d’espace agréable dans leur propre quartier pour se déplacer en sécurité, avec des enfants par exemple », ajoute Jeanne Robin, co-porte-parole de l’organisme Piétons Québec. Depuis le début de la pandémie, l’organisme plaide pour une plus grande place aux piétons en ville. Les trottoirs ne sont pas assez larges pour pouvoir respecter les deux mètres de distance lorsque l’on croise ou dépasse quelqu’un d’autre. « Ça prend plus de rues piétonnes et aussi de rues partagées où on donnerait la priorité aux piétons », souligne Mme Robin.

Elle salue d’ailleurs l’initiative de la Ville de Montréal, qui a aménagé la semaine dernière un corridor sanitaire sur l’avenue du Mont-Royal, afin justement de faciliter la circulation sur l’artère. Une mesure temporaire qui pourrait être appliquée dans bien d’autres quartiers, selon elle, et qui aurait dû être un réflexe dès le début des règles de confinement. « Je ne suis pas non plus en train de dire qu’il faut tout casser et élargir tous les trottoirs, beaucoup de ces mesures doivent être temporaires, indique-t-elle. La situation que l’on vit est temporaire, ponctuelle et ne doit pas nous amener à tout reconsidérer pour autant. »