À Tokyo, un cauchemar olympique

Tokyo doit lancer les festivités dans quatre mois, le 24 juillet prochain.
Photo: Philip Fong Agence France-Presse Tokyo doit lancer les festivités dans quatre mois, le 24 juillet prochain.

Si les grandes rencontres sportives ont été reportées les unes après les autres ces dernières semaines, en raison de la pandémie du coronavirus, le Japon garde un mince espoir de pouvoir accueillir les Jeux olympiques à Tokyo cet été. Les athlètes, les touristes et la population risquent toutefois de ne pas être au rendez-vous et Tokyo ne s’en sortira pas indemne, estiment des experts consultés par Le Devoir.

« Le printemps est annulé dans le monde du sport ; on espère encore sauver l’été. Mais à quel prix ? Même décalés de quelques mois, les JO ne seront pas aussi courus que d’ordinaire », lance Richard Legendre, professeur associé au Département de management du sport à HEC Montréal.

Tokyo doit lancer les festivités dans quatre mois, le 24 juillet prochain. En tout, la métropole doit accueillir 11 000 athlètes du monde entier. Près de 600 000 spectateurs étrangers sont également attendus. Les installations sportives sont prêtes depuis début mars et la flamme olympique a déjà commencé son bout de chemin. Elle est arrivée au Japon jeudi, sur la base aérienne de Matsushima, et a reçu un accueil plus ou moins festif considérant le public restreint… Coronavirus oblige.

Une situation qui laisse planer le doute quant à la tenue de cet événement planétaire. Il ne se passe d’ailleurs plus une journée sans que l’on questionne le Comité international olympique (CIO) sur le sort des JO d’été. Maintenus ? Annulés ? Reportés ? « Plusieurs scénarios » sont à l’étude, répète depuis plusieurs jours le président du CIO, Thomas Bach. Il a précisé dimanche que le comité se donnait un mois pour prendre une décision. L’annulation pure est simple des Jeux ne serait toutefois pas à l’ordre du jour. 

De son côté, le premier ministre japonais, Shinzo Abe, a reconnu pour la première fois dimanche que le report des JO « pourrait devenir inévitable ». Il assurait depuis des semaines qu’il était hors de question d’annuler ou de reporter, présentant même la tenue des JO comme une « preuve que l’humanité aura su vaincre le coronavirus ».

Le professeur Richard Legendre se questionne toutefois : « Les gens vont-ils avoir le goût si vite de voyager à l’autre bout du monde et de faire le party après ce qu’on traverse ? » À ses yeux, nos façons de vivre en société, de voyager et de se rassembler seront marquées par l’épisode pandémique actuel.

Quant aux habitants de Tokyo, voudront-ils vraiment ouvrir leurs portes à un tel afflux de touristes étrangers ? Selon un récent sondage de la chaîne de télévision publique japonaise NHK, 45 % des Japonais sont opposés à la tenue des Jeux. Il faut dire que l’idée d’être entassé dans un stade pouvant accueillir jusqu’à 68 000 personnes a de quoi faire tourner la tête en ce moment.

Nombre d’athlètes ont également pris publiquement la parole dernièrement pour demander le report des JO, se disant prêts à abandonner un rêve pour préserver leur santé et celle des autres. « Rappelons-nous les derniers Jeux, à Rio [au Brésil], donne en exemple M. Legendre. Plein d’athlètes ont déclaré forfait par crainte du virus Zika. »

Aux yeux d’André Richelieu, professeur spécialiste du marketing du sport à l’Université du Québec à Montréal, le CIO et Tokyo devraient montrer que la santé de tous prime « les intérêts d’image et d’argent » dans leur décision. « Le Japon court davantage de risque de ternir sa réputation en s’obstinant à organiser les JO cet été », insiste-t-il.

Car c’est d’argent qu’il est aussi question. L’annulation des Jeux aurait un coût considérable pour la ville hôte et le CIO, qui se partagent le gros de la facture. Un report limiterait les pertes financières, l’économie japonaise ayant été durement éprouvée par le ralentissement économique ces dernières années.

Occasion manquée ?

« Ces Jeux olympiques, c’était une vitrine pour le Japon, qui souhaite relancer le tourisme et donner la perception d’une économie en santé », note pour sa part Romain Roult, professeur au Département d’études en loisir, culture et tourisme de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

Les gens vont-ils avoir le goût si vite de voyager à l’autre bout du monde et de faire le "party" après ce qu’on traverse?

 

La candidature de Tokyo en 2013 était motivée par la volonté de doper l’économie de la région, grandement touchée par la catastrophe nucléaire de Fukushima deux ans plus tôt. Ces JO sont d’ailleurs surnommés par le gouvernement « les Jeux de la reconstruction ». « Le pays veut montrer qu’il est capable de se relever après la catastrophe. C’est aussi un moyen de réaffirmer sa puissance dans une Asie où certains pays sont en pleine croissance », poursuit le professeur de l’UQTR.

Même dans ses installations olympiques, Tokyo a misé sur la reconstruction. « Vu que Tokyo avait déjà accueilli les JO en 1964, on a utilisé beaucoup des anciennes infrastructures, qu’on a rénovées. D’autres ont par contre été complètement rasées et reconstruites à nouveau, mais au même endroit », explique Raphaël Languillon, professeur et chercheur à l’Université de Genève, spécialiste du Japon. C’est le cas notamment du stade olympique, qui a été reconstruit de A à Z, sur le site de l’ancien stade national bâti en 1964, au cœur de la ville.

Mais au-delà des installations sportives, les routes, le réseau d’électricité, le système d’égouts ou encore les transports en commun bénéficient de cette remise à neuf. « Les JO sont un moteur de développement pour une ville, ils attirent des investisseurs et permettent de moderniser les infrastructures, note M. Languillon. On parle même de renaissance urbaine. »

Alors, quand bien même les JO seraient annulés, la candidature de Tokyo aura au moins permis d’offrir aux habitants de la métropole de nouveaux aménagements urbains durables dont ils pourront profiter, estime Romain Roult.

 

Un peu d’histoire

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que le doute plane sur la tenue des Jeux olympiques. Boycottages, épidémies, prises d’otages, tricheries et autres scandales : les JO ont connu de nombreuses turbulences depuis leur première édition, en 1896, à Athènes. Mais seules deux guerres mondiales auront réussi à annuler cette compétition internationale — édition hiver comme été — en 1916 à Berlin, en 1940 au Japon et en 1944 en Italie. C’était d’ailleurs Tokyo qui devait accueillir les Jeux d’été en 1940. Mais avec le déclenchement de la guerre sino-japonaise, le pays a renoncé à son organisation.

 

« Il aura fallu deux guerres mondiales pour que des jeux soient annulés dans l’histoire. Mais nous sommes présentement dans une troisième guerre mondiale, mais contre un virus », note le professeur Richard Legendre, citant les mots récents des présidents français et américain.

 

« Si on annule les JO cet été, ça fera deux fois pour Tokyo, c’est quand même rare. »