La peur du coronavirus gagne les chauffeurs de taxi

Fadi El Hajj est chauffeur de taxi à Montréal. Ses collègues et lui se retrouvent en première ligne dans la propagation du coronavirus puisqu’ils sont souvent les premiers à entrer en contact avec les touristes ou les citoyens de retour au pays.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Fadi El Hajj est chauffeur de taxi à Montréal. Ses collègues et lui se retrouvent en première ligne dans la propagation du coronavirus puisqu’ils sont souvent les premiers à entrer en contact avec les touristes ou les citoyens de retour au pays.

L’augmentation du nombre de personnes atteintes du coronavirus au Québec inquiète de plus en plus les chauffeurs de taxi. Ils craignent non seulement d’être contaminés par un visiteur étranger, mais aussi de perdre bon nombre de clients puisque les aéroports se vident.

« Chaque fois qu’un client tousse dans ma voiture, mon coeur s’accélère. Je pense aux postillons partout sur mes sièges, à la machine qu’il va toucher pour payer, aux papiers qu’il va peut-être oublier dans l’auto : les idées tournent dans ma tête sans cesse », confie Denis*, chauffeur de taxi depuis une trentaine d’années. Le Devoir l’a rencontré la semaine dernière, alors qu’il attendait patiemment en file, avec une cinquantaine d’autres taxis, pour embarquer des clients à l’aéroport de Montréal. « Mais tu veux faire quoi ? Ouvrir les fenêtres, demander à la personne de descendre ? Il n’y a rien à faire et j’ai des factures à payer », laisse-t-il tomber, désemparé.

   

Au Québec, 39 personnes ont été contaminées par la COVID-19, mais aucun mort n’est à déplorer pour l’heure. Un nombre de cas bien moindre que dans d’autres provinces canadiennes ou pays dans le monde, mais assez élevé pour faire agir le gouvernement. Le premier ministre, François Legault, a annoncé une série de mesures pour combattre le coronavirus la semaine dernière. Il a notamment exhorté les personnes ayant séjourné à l’extérieur du pays à demeurer en isolement pendant 14 jours.

Ainsi, toute personne arrivant de l’étranger — quelle que soit sa provenance — est désormais considérée comme potentiellement porteuse de la maladie. Une situation qui place les chauffeurs de taxi en première ligne dans la propagation du virus puisqu’ils sont souvent les premiers à entrer en contact avec les touristes ou les citoyens de retour au pays.

Les cas de chauffeurs de taxi contaminés par des voyageurs ont d’ailleurs souvent fait les manchettes depuis l’apparition du coronavirus en Chine, fin décembre. Mi-février, un chauffeur de taxi de 61 ans est décédé de la COVID-19 à Taiwan, le premier mort lié au virus dans le pays. L’homme, qui n’avait pas voyagé à l’étranger, a vraisemblablement été contaminé par des clients de Chine ou de Hong Kong. Début mars, un chauffeur de taxi de la Martinique a été mis en quarantaine après avoir conduit deux personnes malades sans le savoir — les deux premiers cas au pays — de l’aéroport vers leur hôtel.

Mais tu veux faire quoi ? Ouvrir les fenêtres, demander à la personne de descendre ? Il n’y a rien à faire et j’ai des factures à payer.

« Ce qui m’inquiète, c’est que non seulement je peux tomber malade, mais ma femme et mes enfants aussi puisqu’ils montent dans la voiture », poursuit Denis.

Depuis trois semaines, il nettoie sa voiture de fond en comble tous les soirs après le travail et il ne part jamais sans son désinfectant. Plus récemment, il a diminué son temps de travail, parce que « c’est difficile certains jours de se convaincre de travailler dans ces conditions-là ».

Denis n’est pas le seul à redoubler de prudence. « Je me lave les mains après chaque voyage maintenant, c’est systématique », confie Joseph Kfoury, qui se dégourdissait les jambes en attendant son tour au terminal.

D’après lui, tous les chauffeurs sont inquiets dernièrement. « Je me souviens une fois qu’un chauffeur a même refusé des clients asiatiques, il avait trop peur, raconte-t-il. On lui a juste demandé de passer son tour. Il a dû retourner au bout de la file et attendre au moins une heure. Il a eu de la chance. » Ce dernier aurait pu risquer de perdre sa licence de taxi, d’après Joseph Kfoury.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Joseph Kfoury, chauffeur de taxi 

Milad A. Sater a pour sa part complètement déserté l’aéroport depuis quelques semaines. Pour le chauffeur de limousine, et ancien chauffeur de taxi, devoir embarquer « des voyageurs possiblement contaminés » était devenu trop lourd à supporter. La plupart de ses courses se font maintenant au centre-ville de Montréal pour des entreprises et des clients qu’il connaît. « Parfois, j’emmène quelqu’un à l’aéroport de Montréal, mais je ne prends jamais de clients au retour. »

Conscients des inquiétudes dans le milieu, plusieurs compagnies de taxi contactées par Le Devoir indiquent avoir formulé des conseils à leurs chauffeurs dans les dernières semaines. « Vu que beaucoup de chauffeurs sont indépendants, ils ont leur propre véhicule. On ne peut pas rappeler toutes les autos et les désinfecter nous-mêmes. Mais on conseille aux chauffeurs de le faire souvent et de bien se laver les mains », explique George Boussios, président de Taxi Champlain.

Chez Taxi Coop, on demande même aux chauffeurs ayant récemment voyagé à l’étranger de se mettre en isolement pendant 14 jours avant de reprendre le volant. « À ce jour, personne n’est sorti du pays, précise le directeur général, Jean Fortier. On essaie de leur expliquer qu’il n’y a pas besoin d’appuyer sur le bouton panique, mais qu’il faut prendre [la situation] au sérieux. »

De son côté, la compagnie Uber dit surveiller la situation de près. Elle conseille à ses conducteurs de garder leur voiture propre et de se laver les mains. Uber se dit même prêt à suspendre le compte d’un conducteur contaminé ou exposé à la COVID-19. Ce dernier aura droit à une indemnisation financière durant la période d’isolement de 14 jours.

Baisse d’achalandage

Du côté du Regroupement des travailleurs autonomes Métallos (RTAM) — qui représente des milliers de travailleurs de l’industrie du taxi —, on craint aussi de manquer de travail. « Les gens voyagent moins, par peur ou par contrainte. Et moins de touristes, c’est moins de travail pour les chauffeurs de taxi. Beaucoup ont surtout peur que l’argent ne rentre plus », fait valoir Claire Siméon, directrice des opérations administratives pour le RTAM.

Les craintes engendrées par le coronavirus ont poussé de nombreux voyageurs à annuler leurs vacances à l’étranger. La demande est si basse que plusieurs compagnies aériennes ont dû annuler des vols. C’est sans parler des transporteurs aériens qui ont volontairement suspendu les trajets en provenance ou à destination de la Chine, de l’Italie ou encore de l’Iran, les pays les plus affectés.

« Il y a vraiment moins de gens, surtout dans les derniers jours. D’habitude, tu as un client toutes les 1 h — 1 h 30. Je suis là depuis 8 h ce matin et en 3 h je n’ai fait qu’un seul voyage », déplore Joseph Kfoury.

Et il craint que la situation n’empire après l’annonce du gouvernement américain mercredi qui compte suspendre tous les voyages depuis l’Europe — sauf le Royaume-Uni — vers les États-Unis pendant 30 jours, à compter d’aujourd’hui. « Est-ce que le Canada va aller dans le même sens ? Si non, est-ce que les Américains vont fermer leurs frontières avec le Canada ? Ça va faire encore moins de monde ici. »

Fadi El Hajj partage son opinion. « Dans tous les cas, le coronavirus, soit on va l’attraper et ça va nous forcer à arrêter de travailler, soit il va nous empêcher de travailler parce qu’on n’aura plus de clients », laisse tomber le chauffeur de taxi, d’un air résigné. Mais ce qui l’inquiète le plus, avoue-t-il, c’est l’inconnu des prochaines semaines, voire des prochains mois. « Les gens commencent déjà à paniquer et à vider les magasins. Est-ce qu’on doit s’attendre à ce que les prix explosent ? Et les Bourses qui sont en chute libre… On vit quelque chose qu’on ne contrôle pas et qu’on ne peut prévoir. Ça, ça me fait peur. »

* nom fictif