Le piège des «belles» écoles

Le bois connaît déjà une certaine popularité dans les nouvelles écoles. Dans sa vision de l’école du XXIe siècle, Québec entend aussi privilégier les espaces de collaboration et la lumière naturelle.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Le bois connaît déjà une certaine popularité dans les nouvelles écoles. Dans sa vision de l’école du XXIe siècle, Québec entend aussi privilégier les espaces de collaboration et la lumière naturelle.

La vision de l’école du XXIe siècle du gouvernement Legault ne fait pas l’unanimité auprès des architectes et des experts du milieu. Ils craignent de se faire imposer un cadre déconnecté de la réalité et de voir pousser des bâtiments quasi identiques à travers la province.

« C’est une vision simpliste, truffée de clichés, qu’on nous présente. On risque de se retrouver avec un décalage entre les belles images présentées [par le gouvernement] et un résultat bien différent quand la marchandise sera livrée », explique Jacques White, professeur et directeur de l’École d’architecture de l’Université Laval.

Fin février, Québec a annoncé vouloir donner une signature visuelle aux écoles de la province pour qu’elles soient reconnaissables du premier coup d’oeil. Les architectes devront ainsi suivre un guide qui précise les grandes lignes directrices : de larges fenêtres, de grands espaces communs, une belle cour et une signalisation commune. Côté matériaux, le bois et l’aluminium québécois seront privilégiés dans la structure, le parement ou le mobilier. Le tout agrémenté de touches de « bleu fleurdelisé ».

Les plans d’école présentés dans le guide et diffusés publiquement ne sont-ils que des exemples ou des directives précises pour les architectes ?

S’ils saluent la volonté du gouvernement d’embellir les écoles, les intervenants contactés se demandent comment interpréter ce nouveau guide qui leur est imposé. « À quel point le bleu, le bois et l’aluminium devront-ils être utilisés ? Les plans d’école présentés dans le guide et diffusés publiquement ne sont que des exemples ou des directives précises pour les architectes ? », se demande le président de l’Ordre des architectes du Québec, Pierre Corriveau.

Questionné par Le Devoir pour éclaircir la situation, le ministère de l’Éducation n’a pas répondu à nos questions.

Trop prescriptif ?

« On va devoir rester vigilants dans ce dossier; il ne faut pas que cela devienne trop prescriptif », dit M. Corriveau. S’il est normal de donner des objectifs à atteindre aux architectes avant qu’ils ne laissent aller leurs idées sur la planche à dessin, il est plutôt rare de leur fournir des solutions dès le départ.

« On veut des suggestions, pas des conditions strictes à notre travail », renchérit la présidente de l’Association des architectes en pratique privée du Québec (AAPPQ), Anne Carrier. Elle craint que d’autres critères ne s’ajoutent lorsque les appels d’offres seront lancés.

De son côté, l’architecte et directeur de la firme Onico, Patrick Vincent, se montre plus confiant. « Ce guide, je le vois comme un coup de pouce, des exemples de ce qui peut se faire. Et même si on imposait largement le bois, l’aluminium et le bleu, il reste tout un champ des possibles pour les architectes. »

La firme de M. Vincent a déjà plusieurs constructions d’écoles à son actif. Onico a notamment travaillé en collaboration avec la firme CCM2 pour concevoir l’école Boréal, à Boischatel, ou encore l’école du Harfang-des-Neiges, à Stoneham, souvent citées en exemple.

Il fait d’ailleurs remarquer que le bois connaît déjà une certaine popularité dans le milieu, et que l’aluminium est souvent utilisé. Quant au bleu, « pourquoi pas ».

Éviter le copier-coller

« Une signature visuelle n’est pas gage de qualité. Pensons à IKEA ou à la SAQ, est-ce qu’on souhaite vraiment ça pour nos écoles ? », lance de son côté Anne Cormier, architecte et professeure à l’École d’architecture de l’Université de Montréal. Elle regrette de voir la qualité des écoles réduite à l’image qu’elles projettent, du moins dans le discours du gouvernement. « Ce n’est pas une couleur ou un matériau qui fera qu’une école est de qualité, ce n’est pas aussi simple. »

À ses yeux, imposer trop de directives en amont — quant à la manière de concevoir les écoles — risque de restreindre les architectes et de conduire à des projets d’écoles trop identiques. D’autant plus dans un contexte de rapidité : de nombreuses écoles attendent d’être rénovées en profondeur et bien d’autres doivent être construites.

« On critique beaucoup les écoles des années 1960 en ce moment. Toutes calquées sur un même modèle, en béton, avec peu de fenêtres. S’il faut suivre un guide à la lettre, on va répéter la même erreur en se retrouvant avec des écoles toutes pareilles », renchérit le directeur de l’Ordre des architectes du Québec.

En architecture, c’est du cas par cas, du sur-mesure, explique-t-il. Chaque bâtiment a ses propres besoins et contraintes. Intégrer une grande cour dans une école de Montréal n’est pas aussi simple que de le faire dans une école du Saguenay par exemple. « Chaque objet architectural est inséré dans un contexte, un environnement. L’utilisation originale d’aluminium en parement peut être une bonne idée en milieu urbain, mais peut-être moins en milieu rural par exemple. Ça pourrait faire un gros clash avec les bâtiments alentour », note Pierre Corriveau.

Plus de concours

« L’architecture, ce n’est pas juste empiler des matériaux. Un bâtiment bien pensé, ça peut tout changer dans la qualité de vie des gens », estime pour sa part Anne Carrier, de l’AAPPQ. Or, le système actuel d’appel d’offres, qui favorise le plus bas soumissionnaire, ne permet pas d’accorder le temps nécessaire à la conception d’un bâtiment, selon elle. « Il faudrait pouvoir faire des concours d’architecture pour nos écoles, comme l’a fait le Lab-École ». Il est d’ailleurs « décevant » que l’idée ne soit plus dans les cartons du gouvernement.

En septembre 2018, en pleine campagne électorale, François Legault avait promis que chaque projet de construction ou d’agrandissement d’école serait soumis à un concours d’architecture. L’idée a été abandonnée en cours de route, pour des raisons de coûts et de délais.

« Organiser plus de 400 concours en si peu de temps, c’était une idée naïve à la base. Mais de là à abandonner complètement l’idée d’organiser des concours, c’est une grosse erreur », déplore Jacques White, de l’Université Laval.

De l’avis de plusieurs experts consultés par Le Devoir, les concours d’architecture sont un « vecteur de créativité et de renouvellement ». Le budget est fixé d’avance, les objectifs à atteindre aussi. Il ne reste plus aux firmes qu’à se concentrer sur la conception architecturale. « Ça amène une réflexion plus poussée, une recherche d’originalité et de meilleure qualité. Et puisque c’est un concours, le jury se retrouve devant plusieurs possibilités de qualité », constate Mme Carrier.

Or présentement, seules les constructions de bâtiments publics relevant du budget du ministère de la Culture et des Communications — comme les salles de spectacles, les musées ou encore les bibliothèques — peuvent passer par des concours. Pour le reste, il faut une dérogation du Conseil du trésor.

« On devrait en tout temps pouvoir lancer un concours, comme on fait un appel d’offres traditionnel. Il faudrait que ce soit une option comme une autre », souligne Mme Carrier.

12 commentaires
  • Josée Duplessis - Abonnée 9 mars 2020 06 h 37

    absence

    Quel qu'il soit le modèle proposé il y a une lacune bêtement reproduite. L'Absence de local de musique dans les nouvelles écoles. On se veut favorable à l'enseignement de la musique mais on ne donne pas les locaux nécessaires à moins que le nouveau ministre ait donné de nouvelles directives...

    • Claude Gélinas - Abonné 9 mars 2020 11 h 02

      Que sera-t-il également de la présence des bibliothèques afin de donner le goût de la lecture aux enfants ?

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 9 mars 2020 09 h 23

    Un lieu d'éducation n'est pas qu'architecture

    Dans cet article, la photo descriptive nous montre une grande cour asphaltée à travers de grandes baies vitrées. La dite photo s'harmonise bien avec le contenu de l'article qui n'aborde que l'aspect architectural d'un campus d'école.

    En vérité, le lieu où se déroule l'éducation de nos enfants est d'abord composé d'un terrain sur lequel loge un bâtiment. Les deux devraient contribuer à l'acte d'enseigner : comme une interpénétration, une collaboration entre le paysage et l'architecture, entre nature et culture.

    L'éducation de nos enfants est trop importante pour ne la confier qu'à des architectes. Comme pour les projets intégrés de coopératives d'habitation, il faut solliciter un partenariat entre architectes-paysagistes et architectes.

    Cette idée fait son bonhomme de chemin depuis plus de 50 ans en certaines parties de la planète, mais on dirait qu'elle tend ici à la marginalité. L'Environmental Yard de Robin Moore et divers projets dans les pays scandinaves sont carrément absents dans les réflexions et donc le climat ne devrait pas être une excuse à cette ignorance crasse.

    En cette époque où nos enfants devront s'activer à une guérison de notre pauvre planète, ne serait-il pas logique et urgent que leur milieu d'enseignement soit un microcosme de nature et de culture? Ne serait-il pas capitale que la virtualité qui les envahit soit contrebalancée par la réalité vivante de la nature?

    Réveillons-nous!!!

  • Lyne Godmaire - Abonnée 9 mars 2020 09 h 40

    Un milieu de vie

    Il est possible d'innover à l'intérieur d'un cadre donné. Comme pour un tangram avec un nombre de pièces limitées: il y a plus de 1000 possibilités, du figuratif au non-figuratif. Les idées émises par le ministère ouvrent des portes à la créativité des architectes. Alors pourquoi buter sur des éléments techniques: il y a combien de dégradés de bleu autre que celui demandé ? les jeux de lumières avec les vitres ? et nos bois du Québec dont certains ont servis à faire la Maison symphonique de Montréal. Fierté, innovation et durabilité ! Quoi de mieux pour la jeunesse du Québec: de beaux défis de créativité à relever par les architectes.

  • André Côté - Abonné 9 mars 2020 10 h 51

    Du tape à l'oeil?

    Ma réaction immédiate à la présentation du modèle "grandes fenêtres": comment vont-ils chauffer ces bâtiments? Des pans de murs complets, vitrés du plancher jusqu'au plafond.

    • Léonce Naud - Abonné 9 mars 2020 18 h 40

      Et en verre incassable...

  • Denis Blondin - Abonné 9 mars 2020 11 h 36

    Une opération de promotion?

    Que l'on construise des écoles qui sont belles, accueillantes et à tout le moins salubres, tout le monde s'en réjouira. Si on cherche surtout à en faire des affiches destinées à promouvrir une fierté nationale identitaire, avec des matériaux symboliques et une touche du bleu du fleurdelysé , cela fera sans doute plaisir aux électeurs de la CAQ mais sans soulever le même enthousiasme chez les autres. Pourquoi pas aussi un petit drapeau du Québec dans le coin de chaque classe, pour la cérémonie du salut au drapeau?

    Par dessus tout, il ne faudrait surtout pas oublier qu'une école n'est pas un objet, c'est une institution, c'est-à-dire une entité construite uniquemenet dans la tête des usagers, comme n'importe quelle culture. Alors, au départ, il faudrait bien redéfinir les nouveaux contours de l'institution avant de décider quel cadre physique lui serait le plus propice.