Une petite histoire du cheval à Montréal

Une ambulance tirée par deux chevaux devant l’hôpital Hôtel-Dieu, à Montréal, vers 1904.
Photo: Wikimedia Commons Une ambulance tirée par deux chevaux devant l’hôpital Hôtel-Dieu, à Montréal, vers 1904.

La fin des promenades en calèche à Montréal, à compter du début de la nouvelle année, marque-t-elle la fin d’une culture équestre qui fut longtemps un moteur de cette ville ?

Son destin, Montréal le doit en bonne partie à la présence des chevaux. Pour transporter l’ordinaire dans des cabrouets, des notables dans des fiacres ou encore des promeneurs dans des carrioles colorées, le cheval fut partout chez lui, son activité étant indissociable de celle de la ville. Jusqu’aux années 1950, on l’utilise encore dans des fonctions de distribution de la glace en été pour réfrigérer les aliments. Le cheval a servi à toutes les formes de la vie sociale traditionnelle, au point qu’on a souligné, ces dernières années, l’importance patrimoniale de lieux comme le Horse Palace dans le quartier Griffintown.

Le collectionneur de voitures hippomobiles Paul Bienvenu, qui a constitué la troisième collection du genre au monde, a souvent répété à quel point, dans la vallée du Saint-Laurent, le cheval a engendré un rapport au monde unique. Les couleurs joyeuses et la facture des voitures à chevaux d’ici ne s’apparentent en aucune façon, dit-il, à ce qu’on trouve dans d’autres pays des neiges.

Les orignaux de France

Le cheval, au Canada, on le doit d’abord à l’administration de Louis XIV, le Roi-Soleil. Pour soutenir la colonie, il en choisit dans ses propres écuries. Ces chevaux, pense-t-on, proviennent de Normandie et du Poitou. Les premiers arrivent à bord d’un navire, le Marie-Thérèse, en juillet 1665 : 12 juments et 2 étalons. Au cours des douze années suivantes, environ 80 chevaux au total poseront leurs sabots en Nouvelle-France. On va les croiser et ils vont se multiplier.

Les Autochtones les voient débarquer avec stupéfaction. En 1665, le père François Le Mercier, ancien valet de chambre du roi passé en Amérique, décrit cet étonnement en soulignant que la bête est assimilée à un orignal bien dressé. « Le seizième de juillet, arriva le navire du Havre, portant des chevaux, dont le Roy a dessein de fournir ce païs. Nos Sauvages qui n’en avoient jamais veû, les admiroient s’estonnans que les Orignaux de France, soient si traitables, et si souples à toutes les volontés de l’homme. »

De l’élevage local, voué à une reproduction en vase clos pendant un siècle, naîtra « le cheval canadien ». Cet animal devient un moteur colonial. L’identification nationale dont il jouit sera forte, au point de devenir un ancrage identitaire pour des générations de colons. Ce n’est pas pour rien que, quelque 350 ans plus tard, la police de Montréal continue d’utiliser cette seule race de chevaux. Ces chevaux patrouillent le centre-ville de Montréal et le mont Royal, un parc dessiné par Frederick Olmsted, le même qui, pour New York, dessina Central Park, un endroit où l’on trouve encore des cavaliers chevauchant leur monture préférée.

À la poursuite des renards

Sur la montagne de Montréal, on trouvait aussi, jusque dans les années 1950, un club de chasse à courre.

La direction du club de veneurs sera un temps entre les mains de deux hommes d’affaires influents : le financier John Crawford et le magnat du transport maritime Andrew Allan. Ensemble, ils organisent des courses d’obstacles à la ferme Logan, à Outremont et à Verdun. Leurs cavaliers se retrouvent à un chic pavillon de chasse construit à la Côte-des-Neiges. Le Canadian Hunt Club de Montréal, fondé en 1826, constitue la plus vieille organisation du genre en Amérique.

Photo: Musée McCord La rue Sherbrooke en hiver, en 1896

Le magnifique édifice du club sera finalement laissé à l’abandon avant d’être démoli en 2000. Le Canadian Hunt Club existe toujours, mais les renards du mont Royal n’ont plus rien à craindre des chevaux et des chiens qui les accompagnent : la chasse des veneurs montréalais se pratique depuis plusieurs années hors de l’île.

C’est à l’initiative de ce club que se développe à Montréal la passion pour le polo de façon accélérée à partir de 1890. À compter de 1901, les clubs de Montréal, de Québec, de Toronto et de Kingston s’affrontent sur des terrains de Saint-Lambert, puis du village de Saraguay, aujourd’hui l’arrondissement d’Ahunsic-Cartierville, un lieu que les anglophones continuent de nommer Back River. C’est là que naît le Montreal Polo Club en 1920. Deux terrains de polo existent toujours dans les environs de Montréal.

Trop de chevaux ?

En 1709, Jacques Raudot, co-intendant de la Nouvelle-France, en vient à prendre une ordonnance pour que les habitants de Montréal gardent moins de chevaux, jugeant que leur passion immodérée pour ces bêtes les éloigne d’autres élevages pourtant utiles. Jusqu’au début du XXe siècle, on compte environ un cheval pour cinq habitants au pays. En France, à la Révolution française, on comptait un cheval pour environ 28 habitants.

À Montréal, la passion des chevaux se conjugue avec celle des courses, qui se déroulent hiver comme été. Dès le début du XIXe siècle, Montréal va compter plusieurs pistes de course. Elles sont parmi les lieux les plus fréquentés de la ville.

Les journaux consacrés aux courses se vendent à la criée. L’agence de distribution d’imprimés Benjamin News, longtemps une des plus importantes du genre avant de rendre l’âme en 2014, doit son origine en 1917 au fils d’un immigrant juif venu d’Europe centrale qui s’occupait, pour gagner sa vie, de distribuer une de ces feuilles consacrées aux courses de chevaux.

La passion des courses incite les éleveurs à améliorer la qualité des chevaux. Dans l’espace compétitif qui se structure autour de ce véritable phénomène social va aussi se manifester, après la conquête anglaise de 1760, l’expression d’une polarisation ethnique et religieuse. L’Église en particulier se méfie beaucoup de cette activité. De nombreuses bagarres éclatent. En 1833, des rixes entre anglophones et francophones, en marge de courses de chevaux, durent pendant trois jours et impliquent des soldats de Sa Majesté. Un Canadien français est tué. On parle régulièrement de heurts sérieux, voire de meurtres liés aux courses de chevaux.

Dans le quartier Mile-End, on comptera plusieurs pistes de course. On en trouve aussi une sur les terrains occupés aujourd’hui par le parc Baldwin. Cette passion se révèle en particulier avec l’hippodrome Blue Bonnets, en activité à compter de 1872. La piste sera relocalisée près du boulevard Décarie, où des milliers de courses ont lieu entre 1907 à 2009. Ces équidés seront liés à certaines fortunes montréalaisesEn 1958, le financier Jean-Louis Lévesque, qu’on connaît comme courtier en valeurs et propriétaire de plusieurs entreprises, rachète les hippodromes Blue Bonnets et Richelieu. Puis en 1965, c’est le financier Paul Desmarais, de Power Corporation du Canada, qui prend à son tour le contrôle de Blue Bonnets.

Le succès de Montréal, bien au-delà de ce monde de l’argent, sera longtemps en symbiose avec la force du cheval.

7 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 31 décembre 2019 08 h 06

    Le cheval, un ami qu'on ne comprend plus

    Mon beau-père a livré du pain Durivage avec son cheval et sa calèche jusqu'à la fin des années 40 à Montréal et son rapport était très étroit avec son cheval. Le cheval aime « travailler » avec son compère, l'homme et c'est mal le connaître que de l'empêcher de faire son travail. Mais le monde moderne, plutôt urbain, a remplacé cet ami par la mécanique et l'homme a relégué son ami aux pâturages ou à l'abattoir. De plus en plus la ville devient aseptisée et s'éloigne du monde naturel qui existait auparavant.

  • Jean-Paul Carrier - Abonné 31 décembre 2019 08 h 30

    Jusqu'en Abitibi

    Je ne l'ai pas connu, mais Malartic, ma ville natale, comptait autrefois son propre rond de course. Il fut transformé en sablière même si l'endroit porte toujours le nom de rond de course. Un endroit bien connu pour la cueillette des bluets sauvages.

    Jean-Paul Carrier

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 31 décembre 2019 09 h 35

    Monumentale niaiserie

    C'est une monumentale niaiserie que l'interdiction des chevaux de calèche à Montréal. C'est davantage de chevaux que nous devrions voir dans nos villes. Certainement pas moins ou pas du tout.

    Une juste préoccupation pour la santé des chevaux devrait s'articuler sur des règles relatives à leur utilisation en adéquation avec leur bien-être et non pas sur leur interdiction et, conséquemment, leur disparition de l'espace urbain.

    Je suggère à tous la lecture du très beau petit livre "Le cheval au service de la ville", d'Olivier Linot et Daniel Simon, dans la collection Résilience, ches "Écosociété".

    Je ne comprends pas, mais absolument pas, le silence sur cette question de tous les défenseurs du vélo dans l'espace urbain.

  • Johanne Archambault - Abonnée 31 décembre 2019 10 h 45

    L'Église, en particulier…

    Vous n'en revenez décidément pas! Même en parlant de chevaux. Il y a des justifications à cette posture, dans la mesure où ce «pouvoir» était le seul à nous être laissé, comme aux juifs par les Romains en l'an zéro (avec des effets similaires). Mais n'est-ce pas un peu court… Je suis lasse de trouver toujours ce refrain dans vos chroniques: je les lis pour leur intérêt (indéniable), mais, finalement, jamais plus sans guetter l'apparition du museau de cette petite bête. Alors, une bonne fois, pourquoi n'écririez-vous pas toute une chronique, voire une série, pour vider la question? Vous pourriez en profiter pour allier à cette vaste et décisive explication toutes celles qui immanquablement s'y greffent, et peut-être la déterminent. Bonne Année!

  • Robert Morin - Abonné 31 décembre 2019 13 h 40

    Encore les ravages de la rectitude politique

    L'animalisme, ou pire l'antispécisme, sont des idéologies nées de la déconnexion complète de citadins d'avec l'histoire, d'avec le patrimoine et d'avec la nature. C'est un manque flagrant d'humilité, qui place paradoxalement l'humain en dehors de la nature et nie totalement le fait qu'il fait partie du règne animal. C'est la parfaite illustration des propos de Nietzsche qui disait que l'Homme est un animal malade.