Vers un usage plus efficace des sels de déglaçage

Les chlorures contenus dans les sels de voirie peuvent avoir des répercussions sur la contamination de l’eau potable, la dégradation des écosystèmes aquatiques et le changement de pH dans le sol.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les chlorures contenus dans les sels de voirie peuvent avoir des répercussions sur la contamination de l’eau potable, la dégradation des écosystèmes aquatiques et le changement de pH dans le sol.

L’hiver, c’est la neige, mais c’est aussi la glace. Pour assurer la sécurité des usagers circulant sur les routes et les trottoirs souvent glacés de la province, plus de 1,5 million de tonnes de sels de voirie sont épandues chaque année sur le territoire québécois. Depuis quelques années, plusieurs municipalités, de même que le ministère des Transports, cherchent à diminuer le volume de sels de déglaçage utilisés. Une volonté découlant avant tout d’une préoccupation environnementale, mais qui offre aussi un allégement appréciable de la facture.
 

À Saint-Hippolyte, dans les Laurentides, le déglaçage des routes est désormais effectué presque entièrement par l’épandage d’abrasifs (mélange de pierres et de sable) et par des moyens mécaniques (niveleuses avec peigne). « Le seul fondant qu’on utilise, c’est 3 % de sel qu’on ajoute dans les abrasifs pour les empêcher de geler », explique Sylvain Vanier, directeur des travaux publics pour la municipalité de Saint-Hippolyte. Il y a deux ans, cette proportion s’établissait à 5 %.

Une diminution que le conseil municipal a adoptée avant tout pour des raisons environnementales, même si la soixantaine de lacs qui se trouve sur le territoire de la municipalité ne semblait pas souffrir outre mesure de la présence des chlorures.

« On a fait des analyses de nos lacs. On a fait des relevés. On n’a pas constaté de problème. » Les sels de voirie sont pourtant bel et bien néfastes pour l’environnement. En 2001, Environnement Canada et Santé Canada déterminaient que les sels de voirie sont des substances « toxiques ». Leurs effets nocifs se ressentent autant sur la flore, la faune, l’eau, les sols et les infrastructures (en béton et en acier).

Plusieurs conséquences

Alors que le sodium qui se trouve dans les sels de voirie se fixe dans le sol, les chlorures, eux, ruissellent avec l’eau jusqu’aux lacs, aux rivières et aux nappes phréatiques. Les effets peuvent alors être multiples, sur la richesse de la biodiversité, la contamination de l’eau potable, la dégradation des écosystèmes aquatiques, le changement de pH dans le sol, le dépérissement des arbres, etc.

En 2016, une étude réalisée dans 900 puits artésiens du bassin versant de la rivière Saint-Charles à Québec a établi que 56 % d’entre eux contenaient du chlorure. Par la même occasion, on apprenait qu’en l’espace de cinq ans, le lac Saint-Charles (la tête du bassin versant) avait cumulé l’équivalent de 25 ans d’âge et que son couvert de plantes aquatiques avait augmenté de 40 %. Le lac Saint-Charles est la principale source d’eau potable de la région de Québec. D’autres lacs de la région, dont les lacs Caché, Laberge et Clément, subissent également un vieillissement prématuré, en raison de leur concentration en sel.

 
1,5 million
C’est le nombre de tonnes de sels de voirie qui sont épandues chaque année sur le territoire québécois.

À Saint-Hippolyte, la municipalité a décidé de prendre les devants sans attendre de constater des problèmes. « Et on s’est rendu compte qu’en faisant un geste environnemental, on réalisait aussi une économie financière », souligne Sylvain Vanier. En réduisant à 3 % la proportion de sel ajouté aux abrasifs, la municipalité économise annuellement de 25 000 à 30 000 $, estime son directeur des travaux publics. « C’est considérable pour une municipalité comme la nôtre », souligne-t-il.

La densité de sel est parfois augmentée à Saint-Hippolyte pour venir à bout de plaques de glace situées sur des routes passantes. « On précise maintenant nos interventions davantage. On est plus efficaces là où on en a vraiment besoin. »

Bonne pratiques

Comme des dizaines d’autres municipalités québécoises, la municipalité de Saint-Hippolyte participe à la Stratégie québécoise pour une gestion environnementale des sels de voirie lancée, entre autres, par le ministère québécois des Transports en 2010.

Cette stratégie — à laquelle les municipalités peuvent adhérer sur une base volontaire — fait la promotion des bonnes pratiques à adopter afin de diminuer les effets de sels de voirie sur l’environnement.

« La stratégie vise vraiment la réduction de l’épandage des sels de voirie », explique Émilie Lord, porte-parole du ministère des Transports. Au départ, en 2012-2013, 13 municipalités avaient emboîté le pas au ministère des Transports. L’hiver dernier, elles étaient 69 à accepter de modifier leurs pratiques.

 
130 km
C’est la distance que représente le réseau d’« écoroutes » au Québec. Ces portions de route sont complètement exemptes de sels de voirie.

Le ministère des Transports, responsable de l’entretien de 32 000 kilomètres de routes, est lui-même un grand utilisateur de sels de voirie. Annuellement, ce sont plus de 850 000 tonnes de sel (65 terrains de football) qui sont épandues (comparativement à plus de 1 100 000 tonnes d’abrasif).

Pour diminuer la quantité de sel, le ministère procède, depuis le début de l’hiver, à la préhumidification des sels de voirie dans quatre régions du Québec (Saguenay–Lac-Saint-Jean, Chaudière-Appalaches, Mauricie–Bois-Francs et Bas-Saint-Laurent). Plutôt que d’utiliser du jus de betterave pour humidifier le fondant — comme c’est le cas en quelques endroits au Québec —, le ministère a recours à une saumure.

« Pour fonctionner, le sel a besoin de chaleur et d’humidité, explique Émilie Lord. On lui fournit l’humidité, et le flot de véhicules offre la chaleur. » En étant préhumidifiés, les sels de voirie agissent plus vite, et mieux. D’autant plus qu’en étant mouillés, les fondants demeurent sur les routes plus longtemps avant de se retrouver dans les fossés. « On a ensuite besoin de passer moins souvent avec les camions. »

Écoroutes

Depuis quelques années, certaines portions de route sont complètement exemptes de sels de voirie. Ces « écoroutes » représentent aujourd’hui environ 130 km de routes (autrefois appelées « routes blanches »).

Un autre mode d’entretien est privilégié sur ces tronçons par une intensification du grattage et par l’utilisation d’abrasifs. Dans la région de Québec, le chemin de la Grande-Ligne, qui relie Québec à Stoneham-et-Tewkesbury, est devenu une écoroute cet hiver. Une mesure qui était attendue afin de protéger le lac Saint-Charles. « Le lac Saint-Charles est victime de l’activité humaine, a commenté le maire Régis Labeaume. La réduction des sels de voirie est l’une des actions qui contribueront à préserver notre plus importante source d’eau potable. »

Lorsque les automobilistes s’engagent sur une écoroute, ils sont avisés par un panneau de signalisation, ce qui leur permet d’adapter leur conduite. « Mais si la sécurité des usagers est compromise, on va aller de l’avant avec l’épandage de sel », spécifie Émilie Lord.

Parce que le sel est tout de même extrêmement utile pour venir à bout de la glace, jusqu’à une température de -12 degrés Celsius (l’utilisation d’abrasif est privilégiée en deçà de cette température). L’objectif n’est pas d’éliminer son utilisation sur le territoire québécois, mais plutôt de « l’utiliser de la manière la plus efficace possible », souligne Émilie Lord.