L’espace public se referme pour les personnes itinérantes

Le cœur du centre-ville, c’est là où se trouve une majorité des sans-abri, dont fait partie William Burgo, là où on leur offre du soutien, mais là aussi où certains se sentent pris en étau. Le mobilier hostile envoie un message clair aux itinérants, leur disant qu’on ne souhaite pas qu’ils s’éternisent à certains endroits, et nourrit les préjugés du reste de la population.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le cœur du centre-ville, c’est là où se trouve une majorité des sans-abri, dont fait partie William Burgo, là où on leur offre du soutien, mais là aussi où certains se sentent pris en étau. Le mobilier hostile envoie un message clair aux itinérants, leur disant qu’on ne souhaite pas qu’ils s’éternisent à certains endroits, et nourrit les préjugés du reste de la population.

« Cette cité, on la connaît comme peu de gens la connaissent. On la vit à chaque instant. » Du matin jusqu’au soir. Et souvent encore la nuit tombée. William Burgo connaît la ville comme pas un, dans ses recoins les plus sombres, comme dans ses détours les plus lumineux. Dans un horizon de temps qui semble souvent s’étirer, comme distendu par des journées trop peu chargées. Et pourtant, cette ville lui est souvent inhospitalière, voire hostile.

« On existe dans la ville en tant que problème, mais pas en tant qu’individus », laisse-t-il tomber, attablé, une boisson chaude entre les mains, au café de la Mission Old Brewery, au centre-ville de Montréal.

« Le fait que l’itinérance soit associée à la délinquance et à la toxicomanie vient nous pénaliser d’entrée de jeu. » Parce qu’il y a la peur et parce qu’il y a la méconnaissance. Les contacts avec les « autres » citadins s’en voient donc limités, et sont souvent quasi absents. Et la ville, en tant qu’espace, contribue la plupart du temps à nourrir cette cohabitation en vases clos.

Le mobilier anti-itinérants fait désormais partie du paysage urbain. Des piques viennent ici et là empêcher les sans-abri de s’asseoir, sur des rebords de vitrines de magasins ou près d’immeubles résidentiels. Et les accoudoirs dressés au milieu de bancs, dans les parcs, sur les trottoirs ou dans le métro, empêchent ceux et celles qui le souhaiteraient de s’étendre, le temps de reprendre leur souffle ou encore de s’assoupir plus profondément.

« On peut comprendre l’impératif. Mais c’est un espace qui nous appartient aussi », fait remarquer William Burgo, 55 ans, qui erre, sans logement stable, depuis cinq ans. « Les bancs, c’est vachement important pour les interactions avec les gens normaux, contrairement à ici [dans les refuges] où on baigne dans les problèmes psychologiques majeurs. »

Depuis un an, William Burgo, un Français établi au Québec depuis une vingtaine d’années, dort à la Mission Old Brewery, où une panoplie de services lui sont offerts. Le coeur du centre-ville, c’est là où se trouve une majorité des sans-abri, là où on leur offre du soutien, mais là aussi où certains se sentent pris en étau. « On vit en vase clos. On se rend compte quand on est ici que notre univers se met à rétrécir. Même le palais de justice est situé tout juste de l’autre côté de la rue », lance l’homme, dans un sourire. « Tout ce qui pourrait casser ça, dans l’urbanisme, serait le bienvenu. »

Une tolérance à cultiver

L’espace public tend effectivement à se refermer pour les personnes vivant en situation d’itinérance, déplore Nadia Lemieux, organisatrice communautaire au Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal. Il y a ce mobilier hostile, qui envoie un message clair aux itinérants, leur disant qu’on ne souhaite pas qu’ils s’éternisent à certains endroits, et qui nourrit les préjugés du reste de la population. Il y a eu aussi la fermeture du square Viger pour cause de travaux et le réaménagement de la place Émilie-Gamelin, qui ont eu pour effet de chasser une partie des itinérants de ces lieux, leurs repères. « Et il y a de plus en plus d’espaces qui deviennent semi-privés, c’est-à-dire que, pour y accéder, il faut consommer des biens », note-t-elle.

« Pourtant, il faut reconnaître que ces personnes ont le droit d’être présentes dans les lieux publics et qu’elles ont le droit d’être perçues comme des citoyens à part entière », fait valoir Nadia Lemieux, qui note, néanmoins, une évolution positive de la situation à Montréal dans les dernières années.

« Au début des années 2000, on était dans une approche très répressive face aux gens qui sortaient de la norme dans l’espace public. On utilisait la police pour les faire quitter la voie publique ; ils recevaient des constats d’infraction parce qu’ils dormaient sur des bancs ou traversaient à pied aux feux rouges. On le voit encore aujourd’hui, mais c’est clair qu’on n’est plus à la même place. »

3000
Il s’agit du nombre de personnes vivant sans domicile fixe à Montréal selon le dénombrement effectué en mars 2015.

Une vision que partage Matthew Pearce, président et chef de la direction de la Mission Old Brewery. « La Ville est plus ouverte à cette population qu’elle l’a déjà été dans le passé. Il y a eu une évolution à Montréal, une appréciation de l’humanité des personnes vivant en situation d’itinérance, une diminution des stéréotypes. Ça existe toujours et ça persiste, mais j’ai l’impression que c’est en diminution. »

Les administrations successives de Denis Coderre et de Valérie Plante ont effectué un travail fort appréciable afin de diminuer le profilage social, ont noté les intervenants interrogés, qui espèrent que les effets continueront de se faire sentir de manière plus approfondie sur le terrain.

Une réalité qu’il faut voir

Selon le dénombrement effectué en mars 2015, plus de 3000 personnes vivent sans domicile fixe à Montréal. Cette réalité existe ; il est donc normal qu’elle soit visible dans la ville, aussi dérangeante puisse-t-elle être pour certains. « Moi, je veux les voir. Ils sont une réalité de la ville […] Je veux voir cette mixité », souligne Matthew Pearce, qui ne se dit toutefois pas scandalisé par la présence de bancs qui empêchent les itinérants de s’y coucher. « Je veux que tous ceux qui le souhaitent, que ce soit des aînés ou des personnes à mobilité réduite, aient la possibilité de s’asseoir sur un banc de parc. »

Il faut reconnaître que ces personnes ont le droit d’être présentes dans les lieux publics et qu’elles ont le droit d’être perçues comme des citoyens à part entière

Des services existent pour les personnes cherchant un lit, rappelle-t-il. « Une des raisons pour lesquelles ils ne sont pas chez nous ou dans un autre refuge, c’est qu’on a des règlements qu’ils ne sont pas capables d’accepter. » Une réflexion doit donc être menée afin d’assouplir les critères d’admissibilité de certains lieux, croit-il. Déjà, l’unité de débordement qui ouvre ce lundi à l’ancien hôpital Royal-Victoria, pour une deuxième année de suite, accueillera tous ceux et celles qui souhaiteront y passer la nuit, peu importe leur dépendance, et même avec leur animal de compagnie.

Matthew Pearce rêve également de l’ouverture d’un « wet shelter » à Montréal, comme il s’en trouve à Ottawa et à Toronto. Un projet-pilote pourrait d’ailleurs prendre son envol dès ce printemps dans la métropole avec une résidence de 14 logements. « L’objectif ne sera pas de convaincre les résidents d’arrêter de consommer, mais plutôt de rendre quelque chose qui est hors contrôle sous contrôle. » Dans les wet shelters, une petite quantité d’alcool est offerte toutes les heures aux alcooliques qui acceptent d’y séjourner. « Sachant qu’ils auront leur alcool, de façon régulière et stable, peu à peu, ils arrêtent de tout consommer, trop vite. »

« Si on avait, à terme, une soixantaine de places dans des wet shelters à Montréal, ça pourrait faire une réelle différence dans la ville, notamment au square Viger et à la place Émilie-Gamelin », croit Matthew Pearce.

Chercher l’équilibre

Ce qu’il faut faire, c’est avant tout créer des situations d’équilibre dans l’espace public, estime pour sa part Philippe Poullaouec-Gonidec, titulaire de la Chaire UNESCO en paysage urbain de l’Université de Montréal, qui a co-conçu la place Berri (qui est devenue la place Émilie-Gamelin) en 1989, un espace « ouvert et conçu de manière inclusive », explique-t-il. « Il faut éviter de ghettoïser l’espace public, qu’une population s’approprie un espace et en chasse une autre. »

La ville est un lieu d’hétérogénéité sociale et culturelle, soutient le chercheur. Son aménagement doit donc refléter cette hétérogénéité. « Il ne faut pas chercher à en faire une ville lisse, parfaite, sans défauts, mentionne Philippe Poullaouec-Gonidec. L’âme de Montréal n’a jamais été l’homogénéité. »

Lancement du protocole hivernal

Des organismes qui viennent en aide aux sans-abri à Montréal ont enclenché dimanche leur protocole hivernal afin de répondre aux besoins accrus durant la saison froide.

Pour une deuxième année de suite, la métropole pourra compter sur une unité de débordement à l’ancien hôpital Royal-Victoria afin de s’assurer que ceux qui sont dans le besoin ont un endroit où dormir au chaud lorsque tous les refuges sont pleins. Les besoins sont tellement grands que le nombre de lits a été augmenté à 150, par rapport à 80 lits l’an dernier.

À elle seule, la Mission Old Brewery accueille quelque 3500 personnes itinérantes par année. Elle y offre aussi de la nourriture, des vêtements et des ressources professionnelles visant à aider ces personnes à réintégrer la société.

Cette année encore, le service de navette demeure au coeur du protocole hivernal. L’an dernier, la navette a assuré plus de 13 000 déplacements sécuritaires.

Ainsi, un chauffeur et un intervenant de la Mission Old Brewery sillonneront les rues du centre-ville de Montréal pour offrir à ceux qui n’ont pas d’endroit où passer la nuit de monter à bord de la navette pour se réchauffer et se rendre aux hébergements d’urgence.

Par ailleurs, une halte chaleur encadrée par des intervenants offrira un lieu d’accueil et de répit aux plus démunis, ainsi qu’à leurs animaux de compagnie. Cet endroit consacré aux personnes vivant dans la rue se trouve dans les locaux de la Mission Saint-Michael, mieux connue sous le nom du Toit rouge, dans le secteur du Quartier des spectacles.
La Presse canadienne