Covoiturer pour pouvoir se stationner

Les deux caméras installées sur cette voiture d’agent de stationnement permettront de lire les plaques d’immatriculation pour lier les données, en temps réel, à celles de l’application de covoiturage Netlift. Sur la photo, Stéphane Kaiser, directeur général de la division AutoVu de Genetec, et Marc-Antoine Ducas, président de Netlift.
Photo: Magdaline Boutros Le Devoir Les deux caméras installées sur cette voiture d’agent de stationnement permettront de lire les plaques d’immatriculation pour lier les données, en temps réel, à celles de l’application de covoiturage Netlift. Sur la photo, Stéphane Kaiser, directeur général de la division AutoVu de Genetec, et Marc-Antoine Ducas, président de Netlift.

« C’est le stationnement qui crée la congestion routière. » L’affirmation est surprenante, même un peu déconcertante. Mais lorsqu’on y pense, l’idée n’est pas du tout saugrenue. Si on ne peut plus se stationner, il n’y a plus d’intérêt à prendre la voiture. Mais si on ajoute une variante et que l’on obtient le droit de se stationner si on prend d’autres passagers à bord, il y a fort à parier que plus d’un automobiliste se découvrira un intérêt marqué pour le covoiturage.

C’est l’idée à la base du projet-pilote qui prendra son envol dans les prochains jours dans l’arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie à Montréal. « Pour la première fois dans le monde, une application de covoiturage sera couplée à une solution de stationnement », dit son instigateur, Marc-Antoine Ducas, président de Netlift, une entreprise québécoise qui oeuvre dans le transport planifié.

L’incitatif pour covoiturer ne sera donc plus un remboursement kilométrique, c’est-à-dire une somme reçue sur la base de la distance parcourue — un incitatif qui n’est pas suffisamment persuasif, estime Marc-Antoine Ducas —, mais plutôt l’obtention d’un droit de stationner son véhicule.

Banc d’essai

Le concept sera testé auprès d’employés travaillant à l’Institut de cardiologie de Montréal (ICM), situé à l’intersection des rues Bélanger et Viau. « C’est l’entreprise hôte qui nous fournit le banc d’essai », explique l’entrepreneur.

Des caméras de lecture de plaques d’immatriculation, situées à l’entrée du stationnement de l’institution, laisseront entrer ceux et celles qui auront covoituré en utilisant l’application de Netlift, une plateforme qui permet de créer des jumelages entre des conducteurs et des passagers.

« C’est simple, si vous êtes seul dans votre voiture, la porte ne s’ouvrira pas », illustre Marc-Antoine Ducas. Les traces GPS laissées par les membres de Netlift serviront à s’assurer qu’il y a bien eu covoiturage.

L’idée sera poussée encore plus loin grâce à la participation de la Ville de Montréal : les employés de l’ICM qui auront covoituré auront accès à des espaces de stationnement situés sur la voie publique réservés aux résidents (par vignettes). De la même manière que les utilisateurs de Communauto ou de Car2Go peuvent se garer dans les espaces sur rue réservés aux résidents. Deux caméras, juchées sur une voiture d’agent de stationnement, liront les plaques d’immatriculation pour lier les données, en temps réel, à celles de Netlift.

Ce sont les villes et les employeurs qui détiennent la clé de la lutte contre les changements climatiques, car ce sont ces organisations qui disposent des leviers et des pouvoirs en matière de stationnement

La nécessité fait souvent la vertu. L’idée de l’ICM de faire appel à Netlift est née d’une amputation du parc de stationnement du centre hospitalier ; une centaine de places situées dans la cour d’une école située à proximité ne pourront plus être utilisées par les employés.

« Ç’a été un déclencheur, indique Mélanie La Couture, présidente-directrice générale de l’Institut de cardiologie de Montréal. Tout comme un mouvement d’employés à l’interne qui souhaitaient que l’on mette en place davantage de solutions de mobilité durable. »

Sur les 2000 employés que compte le centre hospitalier, environ la moitié se rend au travail en voiture. Quelque 500 places de stationnement sont disponibles dans le parc de stationnement de l’ICM, lorsque celui-ci est plein, les employés se garent dans les rues avoisinantes. Désormais, dix places de ce stationnement et un peu moins d’une dizaine de cases dans la rue seront réservées à ceux et celles qui covoitureront.

Les employés qui voudront participer au projet-pilote devront débourser 60 $ pour obtenir une vignette, mais l’employeur leur remboursera cette somme en totalité. « Pour l’instant, ça ne leur coûtera rien, mais à terme, il va falloir qu’ils prennent deux passagers [et non seulement un] pour avoir la vignette gratuite », explique Mélanie La Couture, qui précise avoir voulu s’assurer que la somme déboursée soit en deçà du prix d’un abonnement au transport collectif.

« Je veux que mes employés soient contents de venir travailler », ajoute-t-elle. Car aujourd’hui, la mobilité est devenue un enjeu de ressources humaines, un facteur de rétention des employés ou encore d’attraction de nouveaux talents.

Pour que le projet-pilote soit couronné de succès, il faudra avant toute chose qu’il soit efficace pour les employés de l’ICM. Ceux-ci travaillent à des horaires très variables, et certains doivent prolonger leur quart de travail à la dernière minute, ce qui nuit à la prévisibilité des déplacements.

« On va pouvoir tester une foule de paramètres avec l’ICM, comme la vitesse à laquelle les gens répondent à un match, la garantie de service que les gens fournissent, combien de fois par mois des utilisateurs se laissent tomber », énumère le fondateur de Netlift, qui rappelle que l’entreprise s’engage à payer le taxi à un utilisateur qui voit son déplacement annulé à la dernière minute.

Une vitrine technologique

Netlift fait appel aux caméras de l’entreprise québécoise Genetec pour mener à bien le projet-pilote. Celles-ci sont déjà utilisées, par exemple, par les agents du Service de police de la Ville de Montréal et par les villes de Gatineau, de Milwaukee, de Chicago et de Sacramento pour gérer leur stationnement sur rue.

Le succès du projet-pilote ne se mesurera pas au nombre d’usagers, mais plutôt par la démonstration de l’efficacité de cette « quincaillerie numérique », fait valoir Marc-Antoine Ducas.

Le ministère québécois de l’Économie et de l’Innovation épaule financièrement le projet, grâce à une aide de 350 000 $ versée par son Programme innovation, qui offre des mesures d’appui à des projets de démonstration et de vitrine technologique.

« C’est important de partir petit. C’est l’idée derrière qui est grande », a fait valoir en point de presse vendredi à Montréal le député de Bourget, Richard Campeau, adjoint parlementaire du ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques. Dès le lancement du projet, le député caquiste a évoqué une exportation du concept à l’international.

Selon Marc-Antoine Ducas, l’appétit est vraiment là. « Ici, c’est le laboratoire et là-bas [aux États-Unis et en Europe], ce sera le développement commercial. »

Montréal, un laboratoire d’innovation

L’administration de Valérie Plante veut faire de Montréal un laboratoire d’innovation pour la mobilité durable.

« Pour ça, on se doit de tester de nouvelles initiatives qui ont un effet direct sur la réduction des émissions de GES et sur l’amélioration des conditions de mobilité pour l’ensemble des citoyens », a souligné vendredi, lors du lancement du projet-pilote, Éric Alan Caldwell, membre du comité exécutif.

Celui qui est responsable de l’urbanisme et de la mobilité à la Ville de Montréal a fait valoir que « la meilleure condition d’acceptabilité est que les citoyens riverains voient cette nouvelle initiative comme une bonification de leur environnement ». Chaque nouvel élan vers le covoiturage a le potentiel de retirer des voitures des routes, a-t-il rappelé.

Marc-Antoine Ducas estime que les villes ont un levier particulier à ce niveau. « Ce sont les villes et les employeurs qui détiennent la clé de la lutte contre les changements climatiques, car ce sont ces organisations qui disposent des leviers et des pouvoirs en matière de stationnement. »

Si le projet-pilote est couronné de succès, Éric Alan Caldwell ne ferme pas la porte à son application ailleurs dans la ville. « On voit l’immense potentiel des places vides [dans les voitures] pour réduire le nombre d’autos sur les routes. »