De plus en plus nombreux à affronter l’hiver sur deux roues

Environ 100 000 cyclistes continueraient d’utiliser leur bicyclette à Montréal entre les mois de décembre et de mars, selon Vélo Québec.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Environ 100 000 cyclistes continueraient d’utiliser leur bicyclette à Montréal entre les mois de décembre et de mars, selon Vélo Québec.

Quand la neige a tapissé Montréal mardi dernier, Alex Dimas a enfourché son vélo. Il était 3 heures du matin. Un tapis blanc recouvrait les rues de la métropole. Et les flocons déposés au sol enveloppaient Montréal d’un silence exaltant.

« Il n’y avait pas encore de sel, la neige était douce. C’était magnifique. » Car le vélo, c’est la liberté pour cet architecte de 40 ans. Été comme hiver. « Grâce au vélo, je vis l’hiver et j’adore l’hiver. »

Alex Dimas est loin d’être le seul à s’enivrer du bruit de la neige qui mord sous ses roues et des bouffées d’air froid qui traversent ses poumons. Longtemps traités d’« hurluberlus », les adeptes du vélo d’hiver sont aujourd’hui de plus en plus nombreux. Dans la région de Montréal surtout, mais ailleurs dans la province aussi.

Et puisque Facebook serait le miroir de l’opinion publique (!), la progression du nombre de membres du groupe Vélo d’hiver est en soi éloquente. De 150 membres en 2010, le groupe est passé aujourd’hui à plus de 9400 adhérents, nous indique François Démontagne, le fondateur du groupe. Beaucoup plus de formations et d’ateliers sur le vélo hivernal sont d’ailleurs proposés cette année, note-t-il.

Une montée en popularité qui encourage les autorités à déblayer de plus en plus de voies cyclables. « On sent que ça bouge, qu’il y a une réflexion, particulièrement à Montréal, mais aussi à Québec et ailleurs dans la province », souligne Suzanne Lareau, présidente-directrice générale de Vélo Québec.

Un réseau cyclable déneigé

À Montréal, c’est maintenant 76 % du réseau cyclable qui est accessible été comme hiver, indique Philippe Sabourin, porte-parole de la Ville de Montréal. Une large proportion de ce réseau de 590 kilomètres, soit 90 %, est constituée de bandes cyclables déneigées en même temps que la chaussée. Les 10 % restants représentent des pistes cyclables protégées, comme celles de la rue Berri ou du boulevard De Maisonneuve, qui sont déneigées et déglacées.

Du côté de Québec, la Ville a annoncé qu’elle lançait un projet-pilote pour déneiger cet hiver une voie cyclable s’étendant sur 7 km, rue Père-Marquette entre l’Université Laval et la colline du Parlement. Il n’a pas été possible d’en apprendre davantage sur la vision de la Ville de Québec concernant le déneigement des voies cyclables.

Dans la métropole, l’achalandage des voies dégagées l’hiver représente environ 10  % de la fréquentation en période estivale, rapporte Suzanne Lareau. Quelque 100 000 cyclistes continueraient d’utiliser leur vélo à Montréal entre les mois de décembre et de mars. « Mais on ne sait pas à quelle fréquence », souligne la p-d.g. de Vélo Québec.

Selon les données colligées par la Ville de Montréal grâce à des compteurs, la piste de la rue Berri serait fréquentée par environ 420 cyclistes par jour l’hiver et la piste du boulevard De Maisonneuve par plus de 540 cyclistes par jour.

« Assurément, il y a de plus en plus de cyclistes qui veulent faire du vélo d’hiver », mentionne Philippe Sabourin. Et la Ville de Montréal souhaite activement répondre à cette demande grandissante, indique-t-il, rappelant au passage les bienfaits pour la santé, pour la réduction de la congestion automobile et des GES et pour le désengorgement du transport en commun.

Au cours des prochaines années, la progression du réseau hivernal métropolitain devrait toutefois se faire à un rythme plus diffus. Les 24 % des voies actuellement non dégagées représenteraient majoritairement des pistes situées dans des parcs ou encore dans des rues résidentielles. « On doit s’assurer que ça répond à un réel besoin et que ça ne nuit pas à d’autres usagers, qui ont également des besoins récréatifs », fait valoir Philippe Sabourin.

Essentiellement, le vélo d’hiver sert aux déplacements, rappelle Suzanne Lareau. Il est donc logique que le réseau hivernal soit moins étendu.

Réduire le sel

Plusieurs arrondissements sont encore en train de tester les meilleures pratiques de déneigement pour leurs pistes cyclables. « On n’a pas encore trouvé la solution parfaite, mais on y travaille », souligne Philippe Sabourin. Pour l’instant, ce sont les mêmes tracteurs que ceux qui circulent sur les trottoirs qui sont privilégiés, mais munis de balais-brosses en acier pour déloger la neige et la glace.

« On sait que les cyclistes préfèrent qu’on utilise le moins de sel possible puisque c’est dur sur la mécanique », souligne-t-il. Dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, du sel liquide préhumidifié est utilisé, une technique qui permettrait de déloger la glace sur la piste cyclable plus efficacement.

« Ailleurs dans le monde, un mélange de saumure est souvent utilisé, parfois avec du jus de betterave », rapporte Suzanne Lareau, qui rappelle que bien de la recherche doit encore être faite pour déterminer les meilleurs équipements et les abrasifs les plus adaptés à utiliser sur les pistes cyclables.

Les piétons négligés ?

Pendant que le vélo d’hiver continue de gagner des adeptes, une certaine incompréhension taraude encore nombre de Montréalais, méfiants à l’idée de voir davantage de cyclistes circuler dans la ville l’hiver.

Dès que la première neige est tombée sur Montréal la semaine dernière, des citoyens mécontents ont d’ailleurs noté que certaines pistes cyclables étaient mieux déblayées que les trottoirs. « Visuellement, c’est ce qu’on observait, notamment sur la piste Rachel », admet Philippe Sabourin. Mais il ne s’agit pas d’une volonté de la Ville de prioriser les cyclistes au détriment des piétons, ajoute-t-il. L’asphalte de la chaussée absorbe davantage la chaleur du soleil que le béton des trottoirs, explique le porte-parole, ce qui fait fondre la neige et la glace plus rapidement.

Pour une pratique sécuritaire

Il y a en moyenne cinq tempêtes de neige par hiver à Montréal, si l’on se fie aux données colligées au fil des 36 dernières années, mentionne Philippe Sabourin. Faire du vélo l’hiver ne veut donc pas nécessairement dire pédaler dans la neige folle ou braver des températures polaires. « Pendant la majorité de la saison hivernale, les rues offrent des conditions sécuritaires pour les déplacements. »

Maintenant, je préfère rouler en hiver, tout le monde est plus lent, plus prudent et plus respectueux

« Chacun a sa zone de confort et il faut l’écouter », ajoute pour sa part Suzanne Lareau. Certains décideront de ne sortir leur vélo que lorsque la chaussée sera complètement sèche, d’autres seront plus aventureux. Mais le vélo d’hiver vaut la peine d’être découvert, croit Suzanne Lareau.

Alex Dimas conseille d’équiper son vélo de pneus cloutés et de le munir de plusieurs lumières. « Il faut vraiment être très visible. On me voit de très loin quand je fais du vélo l’hiver. » Et il faut s’habiller avec une succession de couches. « On a chaud assez vite », souligne-t-il.

La conduite doit évidemment être adaptée. « Maintenant, je préfère rouler en hiver, tout le monde est plus lent, plus prudent et plus respectueux », fait valoir le cycliste.

Et c’est dans la lenteur que l’on peut apprécier davantage la beauté de la ville engourdie par la froideur, rappelle-t-il.

Du pont Jacques-Cartier au canal de Lachine

À force de garnir ses rangs, la communauté de cyclistes quatre saisons a réussi à faire fléchir le paradigme voulant que le vélo ne soit qu’un sport d’été. Davantage d’acteurs institutionnels prêtent aujourd’hui une oreille attentive à leurs demandes. Dès l’inauguration du pont Samuel-De Champlain l’été dernier, le ministre fédéral de l’Infrastructure, François-Philippe Champagne, a annoncé que la piste multifonctionnelle serait ouverte toute l’année. « Ça envoie le bon message, dit Suzanne Lareau, présidente-directrice générale de Vélo-Québec. Maintenant, quand il y a une nouvelle infrastructure, celle-ci doit être ouverte 12 mois par année pour tous ses utilisateurs. » Il y a deux semaines, la société Les Ponts Jacques Cartier et Champlain incorporée annonçait le lancement d’un nouveau projet-pilote visant à déblayer la piste cyclable sur le pont Jacques-Cartier. Un nouveau protocole d’entretien et de surveillance sera testé. Le précédent projet-pilote, réalisé à l’hiver 2017-2018, ne s’était pas avéré concluant et la piste était demeurée fermée l’hiver dernier.

Quant à la piste du canal de Lachine, les discussions seraient au point mort. Tant l’arrondissement du Sud-Ouest que des associations de cyclistes revendiquent le déblaiement de la piste qui mène au centre-ville de Montréal. Mais Parcs Canada nous dit que plusieurs « inquiétudes » sont nées du projet-pilote qui a permis de tester le déneigement d’un tronçon de 1 kilomètre sur la piste du canal. Ainsi, le déneigement causerait une détérioration prématurée de la piste, nécessiterait la modification de plusieurs ponts et tunnels et imposerait la reconstruction de la piste à un niveau plus élevé en raison des digues. Parcs Canada continue d’évaluer les options pour le déneigement, « et une décision finale sera communiquée dans [un avenir] rapproché », indique l’agence gouvernementale.
6 commentaires
  • Pierre Boucher - Inscrit 18 novembre 2019 10 h 50

    Corrosion

    Un fois, voilà longtemps, j'ai sorti mon vélo pour l'hiver. C'était la dernière fois. Le sel de déglaçage l'a bouffé tout rond.

  • Luc Le Blanc - Abonné 18 novembre 2019 14 h 42

    Un choix naturel

    Sans me poser de questions existentielles, ça fait plus de 20 ans que je roule quatre-saisons, un choix qui m'a semblé naturel à partir du jour où je m'ennuyais de rouler à vélo l'hiver et que j'ai profité d'une journée froide mais sèche pour prendre mon dix-vitesses pour aller à la quincaillerie au Marché Central. J'ai tellement aimé que j'ai bifurqué chez MEC pour m'équiper plus adéquatement. L'argent économisé sur les cartes de métro a été englouti en vêtements, garde-boues et pneus cloutés. J'ai d'abord converti à l'usage urbain un VTT en aluminium, et je roule maintenant avec un vélo urbain, encore en aluminium, et presque sans entretien, avec freins à disque hydrauliques, courroie de transmission sans lubrification et moyeu à 8 vitesses internes. L'hiver, je le rentre dans la cave de temps en temps pour le rincer gentiment à l'eau chaude dans une baignoire improvisée constituée d'une luge en plastique. Le reste du temps, il dort dehors. J'ai pas mal plus de plaisir à enfourcher mon vélo pour faire une course en ville que de déneiger ma voiture et d'aller m'insérer dans le trafic. Ça n'en prenait pas plus pour être conquis!

  • Monique Hamelin - Abonnée 18 novembre 2019 21 h 47

    Déneigement pour piétons et cyclistes

    Penser aux déplacements à vélo, c'est bien !
    Penser à des trottoirs mieux déneigés pour les piétons, ce serait encore mieux !
    Nous sommes des centaines de milliers à nous déplacer chaque jour à Montréal.
    Nous sommes jeunes et vieux, parents avec de jeunes enfants dans des poussettes, gens ayant des difficultés à se déplacer, tous et toutes nous pourrions faire plus de déplacements actifs l'hiver avec moins de risques de chutes.
    Les marchands seraient heureux de l'affluence.
    Déjà après une première tempête, le déneigement de certains secteurs était déplorable...
    La satisfaction pour la marche d'avoir un trottoir où il ne reste pas de neige... cela évite les plaques de glace qu'on ne voit pas sous la neige.

    • Luc Le Blanc - Abonné 18 novembre 2019 22 h 21

      Les cyclistes passent aux pneus cloutés l'hiver, mais bien des piétons se promènent en espadrilles ou botillons à semelle lisse en niant l'hiver et en rêvant de trottoirs secs. Les jours de glace, j'enfile des pointes pour marcher en ville et je vois les autres piétons glisser autour de moi. Par ailleurs, comme le dit l'article, le béton, plus clair, ne fait pas fondre la neige aussi bien que le bitume. En outre, bien des automobilistes pelletent leur véhicule en rejetant la neige sur le trottoir adjacent...

      Pour information, selon les données publiques de la Ville, on déneige environ 600 km de pistes et voies cyclables (ces dernières en même temps que la chaussée), mais 10 fois plus de trottoirs (6675 km) et un peu moins de chaussées (4050 km).

    • Jean Richard - Abonné 19 novembre 2019 10 h 07

      Le problème de l'hiver, c'est qu'on refuse de s'y adapter. Nous voulons continuer à vivre comme si le mois de juillet durait 365 jours. Est-ce de la prétention ou est-ce un désir pervers de dominer à tout prix : nous cherchons sans relâche à adapter l'environnement à nos comportements alors que l'inverse, plus logique, serait de s'adapter à l'environnement.
      Remontons la petite histoire sur quelques décennies. L'arrivée de l'hiver s'accompagnait d'un quasi rituel : on sortait les lourds et chauds vêtements des boules à mites, on remplaçait les moustiquaires par des doubles fenêtres ou une double porte, on installait un tambour à l'entrée principale, on déroulait les tapis pour accueillir les grosses bottes... Bref, le changement de saison amenait des changements dans son mode de vie : autres vêtements, autres chaussures, autre façon de se déplacer, modifications de l'habitation...
      Les temps ont changé diront certains. OK boomers diront d'autres...
      Les cyclistes d'hiver pourraient nous servir une leçon en étant porteur d'un nouvel espoir, celui de faire un effort pour s'adapter à l'hiver. Petit à petit, on s'approprie de nouvelles technologies et de nouveaux matériaux pour mieux affronter cette saison pas toujours facile. Qu'y a-t-il de mal à se servir de la technologie pour mieux s'adapter ?
      Et si, au lieu de brailler, les piétons décidaient d'imiter les cyclistes ? S'ils inventaient « les piétons d'hiver » ? Des vêtements coupe-vent quand il vente, des claques à clous sur les bottes quand il verglace, des cagoules quand il fait -30 °C... Et s'ils exigeaient que les villes se joignent à cet effort d'adaptation ? Des trottoirs et des intersections mieux conçues, de nouvelles techniques d'entretien pour remplacer ces grattes qui démolissent tout sur leur passage ?
      Et de nouvelles façons de se déplacer – la voiture que l'on connaît est un exemple de refus d'adaptation.

    • Jean Richard - Abonné 19 novembre 2019 10 h 19

      « selon les données publiques de la Ville, on déneige environ 600 km de pistes et voies cyclables (ces dernières en même temps que la chaussée), mais 10 fois plus de trottoirs (6675 km) et un peu moins de chaussées (4050 km). »
      Il faudrait voir comment sont fait ces calculs. Il se pourrait qu'on n'ait considéré qu'une seule dimension, la longueur. Or, les trottoirs font en moyenne 1,5 mètre de largeur, les voies cyclables 1 mètre et les voies automobiles, plusieurs mètres. Calculer l'aire de ces espaces publics plutôt que seulement leur longueur pourrait nous mettre devant une évidence : les cyclistes, qui sont pourtant des contribuables, ne jouissent que d'une bien maigre proportion de l'espace urbain. Les piétons sont un peu mieux servis, mais sont encore loin des vrais privilégiés, les automobilistes.
      Question de coût par ailleurs : la surpopulation automobile à Montréal rend le déneigement de plus en plus difficile et de plus en plus coûteux. Et comme la plus grande partie du territoire est desservie par des autobus qui partagent la chaussée (avec très peu de voies exclusives), la surpopulation automobile a une incidence désastreuses sur l'efficacité et le coût des transports en commun.