Mile-Ex: intelligence artificielle, hipsters et «biergarten»

Le 28 septembre prochain signera la fin du bar AlexandraPlatz, mythique biergarten du Mile-Ex qui a cumulé sept saisons d’activité.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le 28 septembre prochain signera la fin du bar AlexandraPlatz, mythique biergarten du Mile-Ex qui a cumulé sept saisons d’activité.

On y hume un parfum de renaissance qui s’échappe du bitume craquelé, morcelé. Un parfum de « coolitude » où des garages de mécanique générale côtoient des maisons d’architecte. Épicentre des fêtes branchées et des 5 à 7 s’étirant sous le soleil d’été. Lieu de toutes les innovations où l’intelligence artificielle a établi ses quartiers. Le Mile-Ex — lové aux confins de la Petite-Italie, de Parc-Extension et du Mile-End — vit une effervescence enivrante.

Lorsque la nouvelle est tombée il y a une dizaine de jours, la machine à rumeurs s’est immédiatement emballée. Le bar AlexandraPlatz — un biergarten mythique du quartier qui s’emplit de jeunes travailleurs branchés dès que les écrans d’ordinateur s’éteignent — fermera définitivement ses portes à la fin septembre. Le propriétaire de l’édifice, Brasserie BVM, a décidé de ne pas renouveler le bail qui permet depuis 7 ans à l’AlexandraPlatz Bar de déployer ses tables à pique-nique dans le garage et l’espace extérieur jouxtant la brasserie.

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Firmes et instituts d’intelligence artificielle, dont Mila, se sont multipliés dans le quartier.

Pour en faire des appartements ? Pour louer l’espace à meilleur prix ? Il n’aura fallu que le temps de siroter quelques gorgées pour que toutes les hypothèses, bonnes ou mauvaises, se répandent, sur la Toile ou dans les conversations, comme une traînée de poudre. « Tous les hipsters veulent en faire un soap opera », s’indigne George Fountotos, président de la Brasserie BVM, rencontré par Le Devoir. « Tout le monde cherche une histoire, mais il n’y a aucune histoire ici. J’ai besoin de l’espace pour mon entreprise. C’est tout. »

Un projet éphémère, voilà ce qu’était en fait l’AlexandraPlatz. « On savait dès le départ qu’on allait devoir partir et que ça ne durerait pas très longtemps », clarifie Bernadette Houde, copropriétaire des lieux avec Penny Pattison. Mais l’histoire a voulu que le temps s’étire sur l’avenue de l’Esplanade. D’un projet né que pour durer un été, l’AlexandraPlatz a cumulé les saisons. Et pendant sept années, à l’arrivée de l’automne, les deux amies éteignaient les lumières sur ce lieu qui reprend ou qui a défini — qui sait — les codes du quartier. Mais le 28 septembre, Bernadette et Penny poseront leurs doigts sur l’interrupteur pour une dernière fois.

Une identité mouvante

« C’est triste », laisse tomber Julien Gavard, attablé à l’extérieur. « On travaille de l’autre côté de la track de chemin de fer chez Triotech [une firme de cinéma interactif]. Le concept est l’fun ici. » Ici, c’est là où le raffinement de la carte de vin et du menu côtoie l’aspect plus brut des lieux, où le béton et les hauts plafonds sont rois.

À la table d’à côté, Hélène Lesage et ses amis — qui travaillent tout juste en face de l’AlexandraPlatz dans un espace de coworking — décantent leur journée sous le soleil de fin d’été. « On vient souvent ici. C’est relax et il y a un bon choix de vins. »

Une ambiance relax, encore mouvante, qui est à modeler ou à remodeler, ici comme ailleurs dans le quartier. « C’est pas comme le Vieux-Montréal ou le centre-ville, qui ont une identité bien définie, souligne Danica Straith, entre deux gorgées. Les gens sont en train de définir l’environnement qui les entoure. »

On savait dès le départ qu’on allait devoir partir et que ça ne durerait pas très longtemps

Le quartier change donc, se cherche, mue. Au gré des entreprises qui y établissent pignon sur rue et des nouveaux résidents qui y accourent. « C’est cool d’être dans un quartier qui change, ajoute Michael Wexler, assis à côté. Même si on ne peut pas tout contrôler ou tout comprendre. »

Car ce bouillonnement ne se fait pas sans heurts. Les copropriétés poussent comme des champignons et les prix des loyers sont devenus rébarbatifs. Rue Saint-Zotique, une pancarte affiche un appartement d’une chambre semi-meublée pour 1750$ par mois. La gentrification n’est plus à craindre, mais plutôt à constater.

Une âme qui disparaît

« Tout s’est accéléré dans la dernière année et demie », souligne Rebecca Boucher, qui travaille au Café Guerrero, rue de l’Esplanade, depuis six ans. Un à un, les firmes et instituts d’intelligence artificielle — que ce soit Element AI, Mila ou Paladin AI — se sont installés dans les édifices qui accueillaient autrefois des ateliers de textile.

« Le danger, c’est que ça devienne une monoculture », souligne Michael Wexler, qui travaille en urbanisme. Pour Rebecca Boucher, c’est l’âme du quartier qui est en train de s’étioler. « La beauté du Mile-Ex, c’est le sentiment de communauté. J’ai peur que ça devienne plus anonyme avec les grosses compagnies. »

À un jet de pierre de là, le chef Colin emplit la Dinette Triple Crown de la rue Clark d’une douce odeur de cuisine du sud des États-Unis. La propriétaire des lieux, Nicole Turcotte, tend un panier à pique-nique à des clients qui iront le déguster tout juste à côté, au parc de la Petite-Italie. Elle s’inquiète, elle aussi, de voir le quartier changer si rapidement.

« C’est bien que [les compagnies de haute technologie] occupent des espaces qui étaient vides depuis des années et c’est sûr que ça nous amène plus de clients le midi […] Mais j’ai peur que le même phénomène qui s’est produit dans le Mile-End avec l’arrivée d’Ubisoft se reproduise ici. » En l’espace de quelques années, les prix des loyers se sont enflammés et de petites entreprises tout comme des artistes et des musiciens qui s’y étaient établis ont dû plier bagage, emportant avec eux une partie de l’âme du quartier.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Nicole Turcotte, copropriétaire de la Dinette Triple Crown de la rue Clark

Pour Marc Giroux, qui travaille depuis 11 ans au dépanneur Le Pick-Up, rue Waverly, haut lieu de la culture hipster, c’est en fait tout le rythme de vie du Mile-Ex qui est en train de changer. « Avant, les gars des boucheries venaient ici le matin pour manger leur souper après leur shift de nuit. Mais là, les meatpackers sont partis, les garagistes sont partis, les gens des textiles sont partis et les high tech sont arrivés. Presque tout le monde aujourd’hui fait du 9 à 5. »

Signe des temps, les clients de l’AlexandraPlatz profiteront, cet été, de leurs derniers couchers de soleil sous l’ombre d’un nouvel édifice en construction où s’établira sous peu Microsoft. Mais qui sait, le mythique biergarten rouvrira peut-être bientôt ses portes un peu plus loin dans le quartier, faisant revivre le temps d’un été, de deux ou de trois, le souvenir d’une époque elle aussi révolue.