Planter des arbres, mirage ou miracle?

L’Éthiopie veut planter 4 milliards d’arbres d’ici octobre. Une jeune fille a participé à l’effort du pays, dans la capitale, Addis-Abeba, en juillet.
Photo: Michael Tewelde Agence France-Presse L’Éthiopie veut planter 4 milliards d’arbres d’ici octobre. Une jeune fille a participé à l’effort du pays, dans la capitale, Addis-Abeba, en juillet.

L’idée circule abondamment dans les médias depuis quelques semaines : pour contrer le réchauffement climatique, il faut planter des arbres. Massivement. Les initiatives visant à regarnir les forêts sont désormais érigées en exemple. L’Éthiopie veut planter 4 milliards d’arbres d’ici octobre ; la Ville de Milan 3 millions d’arbres d’ici 2030. Une solution qui semble à la fois simple et miraculeuse. Dans un contexte d’urgence climatique, les arbres — véritables puits de carbone — sont un élément essentiel de la solution, mais prise à elle seule, cette proposition relève bien plus du mirage que du miracle.

En plus de radicalement réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) réclame une hausse des efforts visant à capturer et à stocker le carbone. Mais l’un ne peut plus aller sans l’autre.

« On ne peut pas dire que la forêt va nous sauver, c’est incorrect », soutient Alison Munson, professeure en écologie forestière à l’Université Laval. « Ça doit faire partie d’une stratégie globale, qui inclut aussi une réduction massive des émissions. Si elle est menée parallèlement avec d’autres mesures, ça pourrait contribuer ; mais prise toute seule, cette solution de planter des arbres ne peut pas contrer ce qui s’en vient. »

Plusieurs technologies visant à capter et à séquestrer le carbone ont émergé ces dernières années — pour liquéfier le CO2 ou encore le transformer en roche —, mais leur utilisation à grande échelle, dans un avenir rapproché, est encore illusoire.

« La seule technologie qu’il nous reste pour faire de la séquestration, c’est celle du génie végétal », relève Jérôme Dupras, professeur au Département des sciences naturelles de l’Université du Québec en Outaouais et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie écologique.

Par la photosynthèse, les arbres transforment le dioxyde de carbone — le CO2 — en matière ligneuse, c’est-à-dire en bois. On dit alors qu’ils sont des puits de carbone puisqu’ils contribuent à éliminer du CO2 de l’atmosphère. On estime qu’environ 800 kg de CO2 en moyenne peuvent être séquestrés dans un arbre à maturité. À titre comparatif, une tonne de GES est émise par passager lors d’un voyage en avion de trois heures.

« Il y a un grand potentiel », résume Jérôme Dupras. Les arbres captent les plus grandes quantités de carbone pendant leur période de croissance. En fin de vie, la tendance s’inverse et les arbres, en décomposition, deviennent des sources de carbone, relâchant dans l’atmosphère le CO2 stocké. Idem lors d’un feu de forêt. Lors d’une coupe, une large portion du carbone capté demeure séquestrée dans le bois.

Dans une étude publiée en juillet dans la revue Science, des chercheurs suggéraient de planter 1000 milliards d’arbres sur une superficie de neuf millions de kilomètres carrés pour piéger près de 750 milliards de tonnes métriques de dioxyde de carbone, ce qui représente les émissions rejetées par l’homme depuis les 25 dernières années. « C’est de loin la solution la plus abordable en matière de changements climatiques », assurait le coauteur de l’étude Thomas Crowther, de l’Institut fédéral suisse de technologie à Zurich.

Quelles espèces ?

L’humanité a donc besoin d’arbres, de beaucoup d’arbres. Mais lesquels ? Où ? Et comment ? Les espèces d’arbres n’offrent pas toutes le même potentiel de séquestration.

« Les feuillus croissent plus rapidement et donc entreposent le carbone plus rapidement. Mais les conifères, à long terme, peuvent stocker beaucoup aussi. Il faut donc vraiment planter les deux, les feuillus pour la rapidité et les conifères pour le long terme », suggère Alison Munson.

Les feuillus croissent plus rapidement et donc entreposent le carbone plus rapidement. Mais les conifères, à long terme, peuvent stocker beaucoup aussi. Il faut donc vraiment planter les deux, les feuillus pour la rapidité et les conifères pour le long terme.

Selon Jérôme Dupras, les espèces championnes pour l’absorption du CO2 sont le peuplier deltoïde, le robinier faux-acacia, le zelkova du Japon et le peuplier grisard ; des espèces à croissance rapide. « Il y a beaucoup de travail qui se fait actuellement pour comprendre les courbes de croissance et de séquestration des différentes espèces et même des variétés au sein des espèces. »

Mais pour avoir une forêt résiliente aux changements climatiques, celle-ci doit être composée d’une variété d’espèces. Sinon la forêt devient extrêmement vulnérable aux ravageurs et aux agents pathogènes. « En ce moment, énormément de carbone va être relâché par la perte des frênes [en raison de l’agrile du frêne] dans les forêts de l’est de l’Amérique du Nord », fait remarquer Alison Munson.

Tous les lieux n’offrent pas non plus le même potentiel de croissance, la variable clé pour accélérer le stockage du carbone. Pour obtenir des résultats le plus rapidement possible, la ceinture équatoriale devrait être privilégiée. « Dans les pays tropicaux, les arbres peuvent être matures en 12 à 15 ans, alors que dans le nord du Québec ça peut prendre jusqu’à 80 ans avant qu’un arbre arrive à maturité », fait savoir Jérôme Dupras.

Pas juste planter

La proposition de planter des arbres et de combattre la déforestation pour lutter contre le réchauffement de la planète n’est toutefois pas nouvelle. Le mécanisme « REDD » (Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation forestière), chapeauté par les Nations unies, offre depuis 2008 une incitation financière aux pays en développement pour lutter contre la déforestation.

 
Photo: Luis Acosta Agence France-Presse En Colombie, un fermier arrose des plants de guaimaro (Brosimum alicastrum), un arbre qualifié de «magique».

Un programme qui s’est toutefois révélé décevant, souligne Jérôme Dupras. « Le programme s’est soldé par des plantations très larges de monoculture [palmiers et bambous]. » Et le programme n’a pas pris en compte les enjeux locaux, la présence des Premières Nations, et s’est donc frotté à de nombreux obstacles.

« L’idée de planter un arbre, c’est la partie facile », souligne le chercheur. La question de l’arrimage dans la communauté et celle du suivi des plantations sont névralgiques. « Quand l’Éthiopie plante 350 millions d’arbres en une journée, c’est bien, mais il faut voir quel est le potentiel de suivi de ces arbres et leur garantie d’arrivée à maturité. »

Environ 20 % des arbres qui ont été plantés dans le cadre du projet visant à garnir Montréal de 375 000 arbres de plus pour son 375e anniversaire ont péri, indique Jérôme Dupras, qui a copiloté l’initiative. « Et ça, c’est en allant sur les sites pour faire du désherbage et de l’arrosage. »

Pour que ces initiatives soient fructueuses et s’éloignent de la politique spectacle, il faut donc qu’un alliage de ressources humaines et financières les accompagne. Et surtout, ces initiatives ne doivent pas détourner l’attention de l’effort le plus important qui doit être consenti : celui de réduire les émissions de GES.

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