Les villes, ces laboratoires d’innovation

L’innovation municipale prend une multitude de formes: un règlement, un système informatique, un service de traitement des déchets, une nouvelle technique de réparation de routes,la construction, l’éclairage et bien plus encore.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’innovation municipale prend une multitude de formes: un règlement, un système informatique, un service de traitement des déchets, une nouvelle technique de réparation de routes,la construction, l’éclairage et bien plus encore.

Loin d’être les « institutions conservatrices et routinières » abondamment dépeintes, les municipalités sont plutôt des entités éminemment innovantes, constamment portées à se réinventer en raison des défis mouvants qu’elles doivent relever, écrivent Gérard Beaudet et Richard Shearmur dans l’ouvrage L’innovation municipale, publié aux Presses de l’Université de Montréal.

Souvent négligées, voire malmenées dans l’opinion publique et par l’appareil étatique, les municipalités sont pourtant des vecteurs de changement, se trouvant sur la ligne de front pour répondre aux demandes des citoyens, expliquent les deux urbanistes, lorsque rencontrés par Le Devoir.

« Avec ce livre, on voulait casser le mythe des municipalités conservatrices où il ne se passe à peu près rien, qui sont toujours en retard d’une génération. C’est loin d’être le cas », mentionne Gérard Beaudet, professeur à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal.

Un discours ambiant qui est si fort que certaines municipalités l’ont même intégré, relève Richard Shearmur, directeur de l’École d’urbanisme de l’Université McGill. « Les municipalités ne se rendent pas toujours compte qu’elles innovent. D’autant plus que ça fait tellement partie de leur quotidien : une municipalité, souvent, ça résout des problèmes. Il y a un problème social ou de voirie, alors on trouve une solution. »

Photo: Catherine Legault Le Devoir Gérard Beaudet est coauteur, avec Richard Shearmur, de l’ouvrage «L’innovation municipale».

Car voilà, une innovation, c’est avant tout la mise en oeuvre d’une idée, expliquent les deux hommes. Une idée qui doit répondre adéquatement à une demande ou à un besoin. L’innovation municipale prend une multitude de formes : un règlement, un système informatique, un service de traitement des déchets, une nouvelle technique de réparation de routes et bien plus encore.

« Innover est tout simplement ce que font les municipalités pour s’adapter, pour améliorer leurs services et leur gestion, pour répondre aux demandes des citoyens et pour régler les problèmes auxquels elles font face. Ces améliorations sont parfois marginales, parfois importantes, parfois très originales, parfois imitatives : mais toutes représentent des changements […] », écrivent les deux professeurs.

Une affaire de fonctionnaires

Ce caractère innovant, largement imbriqué dans la mission même des municipalités, est loin d’être nouveau… les premières manifestations remontant à plusieurs décennies. Dès la fin du XIXe siècle, c’est aux municipalités que l’on doit les premiers règlements d’urbanisme. Aussi, « certaines municipalités ont municipalisé l’électricité avant même que l’État québécois n’y songe », rappelle Gérard Beaudet.

Mais, contrairement à l’innovation entrepreneuriale, l’innovation déployée dans un contexte municipal se déroule dans un horizon de temps beaucoup plus diffus, un aspect qui peut contribuer à la mauvaise presse qu’elle récolte. « Le fait que les municipalités bougent lentement, ça reflète leur caractère public », fait valoir Richard Shearmur, précisant que celles-ci doivent agir avec beaucoup plus de prudence que les entreprises privées.

Ainsi, une municipalité doit évaluer les effets positifs et négatifs d’une innovation pour l’ensemble de sa population avant de la mettre en oeuvre, contrairement à une entité privée qui n’a pas à se soucier des externalités négatives liées à la mise en marché d’un nouveau produit ou service.

Avec ce livre, on voulait casser le mythe des municipalités conservatrices où il ne se passe à peu près rien, qui sont toujours en retard d’une génération. C’est loin d’être le cas.

Fait intéressant à noter : la bougie d’allumage permettant aux innovations de naître dans les municipalités vient souvent des fonctionnaires plutôt que des têtes dirigeantes, à qui l’on doit toutefois la mise en place d’une culture de l’innovation.

« Ce que l’on souhaite à travers ce livre, c’est faire comprendre aux élus l’importance de donner un peu de corde à leur monde, de casser le syndrome du petit boss : le maire qui contrôle tout, qui ne laisse personne agir ou qui a toujours des références externes avec ses consultants qui savent tout pour le mieux-être de la municipalité et de sa population, alors que les gens sur le terrain sont considérés comme des exécutants », soutient Gérard Beaudet.

« Les politiciens jouent toutefois un rôle important en encourageant ce foisonnement et en écoutant les nouvelles idées, poursuit Richard Shearmur. Une fois qu’on a pris l’habitude de se taire dans une municipalité, tous les petits changements ou améliorations ne se font plus et ça devient dysfonctionnel. »

Des projets, petits et grands

Les exemples de bonnes pratiques en matière d’innovation municipale abondent, selon les deux urbanistes. Tous deux membres du jury du prix mérite Ovation municipale de l’Union des municipalités du Québec (UMQ), ils ont nourri leur réflexion auprès des nombreux projets soumis à leur attention. L’UMQ a d’ailleurs contribué financièrement à la production du livre.

Parmi les projets qui se sont démarqués cette année : celui du centre multifonctionnel des Roses dans l’arrondissement de Charlesbourg à Québec. Dans différentes sections d’un seul et même édifice ont été construits une école, des logements sociaux ainsi qu’un centre communautaire. « Un seul terrain était disponible, explique Richard Shearmur. Ce qui est innovant, c’est que trois corps administratifs distincts ont dû percer “leur silo” pour pouvoir monter le projet. »

« Ce projet a réussi parce qu’on a agi localement, ajoute Gérard Beaudet. On n’a pas attendu que la machine gouvernementale bouge. Et là, peut-être qu’on a créé une brèche et que ça va permettre à d’autres collaborations du même type de naître. »

Gérard Beaudet et Richard Shearmur ont également été conquis par le projet du Centre de traitement de matières organiques par biométhanisation de Varennes, réalisé grâce à la concertation de 27 municipalités. « La biométhanisation, c’était déjà connu, mais ce qui est innovant, c’est que trois MRC [municipalités régionales de comté] se sont mises ensemble et ont su dépasser leurs divisions pour faire un gros investissement qui va contribuer à la protection de l’environnement », souligne Richard Shearmur.

Ou encore ce projet de la Ville de Blainville, intitulé « Aide-mémoire R.A.P.P.I.D. + OR », un accroche-porte qui contient toutes les informations utiles pour les premiers répondants qui viennent en aide aux personnes âgées. « C’est une idée qui est venue d’une policière, raconte Richard Shearmur. C’est tellement simple, ça coûte trois fois rien et les intervenants ont rapporté que ça changeait complètement la donne d’avoir toutes les informations disponibles en un même endroit lors d’une situation d’urgence. »

Ainsi, qu’elles soient à petit ou à grand déploiement, qu’elles nécessitent un investissement massif ou un budget limité, les innovations qui naissent dans l’arène municipale permettent de redéfinir constamment les municipalités dans leur rapport de proximité avec les citoyens. Une évolution alimentée par la créativité des femmes et des hommes qui ont fait du service public leur métier. Une histoire qui s’écrit tous les jours un peu plus.


Une version précédente de cet article attribuait le projet « Aide-mémoire R.A.P.P.I.D. + OR » à la Ville de Boisbriand, alors qu'il s'agit plutôt d'un projet de la Ville de Blainville. Nos excuses.