La tyrannie de la météo

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’ingénieure responsable des travaux de finition du pont chez Signature sur le Saint-Laurent, Kenza El Khazraji

S’il y a quelque chose que Kenza El Khazraji a appris à détester au cours des dernières années, ce sont les prévisions météo. Cette ingénieure, responsable des travaux de finition sur le chantier du pont Samuel-De Champlain, devait planifier l’horaire des équipes affectées à la membrane d’étanchéité et à l’asphaltage du pont. Mais les caprices météorologiques se sont avérés un véritable casse-tête pour elle.

« Je suis devenue une accro aux sites de prévisions météo sur mon téléphone, mais ce n’est pas toujours fiable, peste l’ingénieure. Si on annonce de la pluie, tu dois suspendre les travaux. Mais quand finalement, il ne pleut pas et que toute la journée, il y a un beau soleil, tu te sens vraiment mal. Tu te dis que tu as perdu une journée de production et tu culpabilises. »

La pression était d’autant plus grande qu’en vertu du contrat conclu entre le gouvernement fédéral et le consortium Signature sur le Saint-Laurent, les jours de retard sont passibles de lourdes pénalités.

Il lui a souvent fallu composer avec la pluie, le vent, la neige et la glace. Les travaux d’asphaltage ont d’ailleurs été suspendus à la fin octobre 2018 pour reprendre le 25 mars dernier. « Mais c’était de peine et de misère parce que tout le tablier était glacé et il y a eu une tempête de neige. Et là, tu te dis : on ne va jamais y arriver, raconte Kenza El Khazraji. Tu ne peux pas te battre contre la nature. On passait plus de temps à déglacer le tablier et à le chauffer qu’à produire. La glace, il y en a partout. On était au-dessus d’un fleuve. »

 

 

 

Kenza El Khazraji a travaillé sur le chantier du pont Samuel-De Champlain depuis le début, soit à partir de 2015. Elle a hérité de plusieurs mandats, dont celui du contrôle des coûts, avant de demander de travailler aux opérations. « Quatre ans, c’est long. Quand tu commences un projet, c’est toujours le fun, c’est sympa, mais quand les années avancent, ce n’est pas la même dynamique. Vers la fin, tu as le stress de livrer à temps. »

C’est pourquoi quand, en septembre 2018, les travaux d’asphaltage ont commencé, Kenza El Khazraji a senti qu’une étape importante venait d’être franchie. « J’associe l’odeur de l’asphalte à la fin du projet. »

À compter de lundi, les voies en direction sud du nouveau pont seront ouvertes à la circulation. Pour Kenza El Khazraji, c’est la fin d’une grande aventure dans sa jeune carrière. « Le problème qu’on a tous, c’est l’après-Champlain. J’ai sept ans d’expérience. J’estime que c’est un début de carrière. Mais tu fais quoi après Champlain ? » se demande-t-elle avec une pointe d’angoisse. « Tous les autres projets vont paraître tellement petits et tellement plus simples. J’envie les gens qui ont fini leur carrière avec Champlain. »

Les lapins et les crapauds du chantier

Immigrante d’origine marocaine, l’ingénieure Kenza El Khazraji a dû se familiariser avec le jargon de chantier à la québécoise. « Il y avait plus de 25 nationalités sur le chantier. Le langage peut être un défi. J’ai appris le français de Molière à l’école, mais sur le chantier, il y avait beaucoup de travailleurs québécois », fait-elle remarquer. Elle a ainsi apprivoisé le vocabulaire animalier utilisé pour désigner les appareils ou équipements du chantier tels que la « girafe » (nacelle), la « chienne » (bleu de travail), le « cochon » (unité de chauffage), la « chèvre » (appareil de levage), le « crapaud » (système de fixation de rail) ou le « lapin » (éponge pour le nettoyage des tuyaux de béton). « Ça fait beaucoup de blagues à raconter quand on rentre à la maison », pouffe-t-elle.

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