Le pont Champlain: «emblématique» et fortement lié à son milieu

Selon l’architecte danois Poul Ove Jensen, l’échéancier très serré, originellement perçu comme une contrainte à la conception du pont Samuel-De Champlain, s’est finalement métamorphosé en un atout.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon l’architecte danois Poul Ove Jensen, l’échéancier très serré, originellement perçu comme une contrainte à la conception du pont Samuel-De Champlain, s’est finalement métamorphosé en un atout.

« Le processus de création a été fantastique », raconte l’architecte danois Poul Ove Jensen, rencontré à Montréal à la veille de l’inauguration officielle du pont Samuel-De Champlain. Pensif, l’homme de 82 ans se souvient avec délectation de cette période, brève mais intense, au cours de laquelle est née la signature visuelle de la nouvelle porte d’entrée de Montréal.

« L’échéancier était tellement court, on n’a eu que six à sept mois pour faire le design », se souvient-il. Tous les mois, à raison d’une semaine par mois, Poul Ove Jensen a fait le voyage de Copenhague à Montréal pour participer à des ateliers de création avec des architectes et ingénieurs québécois. « C’est dans ces ateliers qu’est né le pont. »

Celui à qui l’on attribue le design du nouveau pont Champlain y voit plutôt un travail d’équipe. Les architectes Claude Provencher et Jacques Rousseau de la firme Provencher_Roy, de même que l’associé principal de la firme Arup, Douglas Balmer, y ont joué un rôle de premier plan.

Au fil des discussions, les idées s’entrechoquaient, se développaient, pour finalement s’unir. « Avec comme résultat qu’à la fin du processus, on ne savait plus trop qui avait pensé à quoi. On oubliait même qui étaient les architectes et qui étaient les ingénieurs », évoque M. Jensen.

L’échéancier très serré, originellement perçu comme une contrainte, s’est ainsi tranquillement métamorphosé en un atout. « Ça nous a forcés à nous consacrer de manière très intense à la conceptualisation du pont », se rappelle l’architecte de la firme danoise Dissing + Weitling.

Assis à ses côtés, Douglas Balmer abonde dans le même sens. « On a tous beaucoup apprécié ce processus de création. Pour un tel projet, c’était vraiment essentiel que le génie et l’architecture avancent main dans la main. »

Un défi de taille

Périodiquement, les avancées réalisées en ateliers étaient soumises au gouvernement, mais aussi à un comité d’experts spécialement créé pour se pencher sur la qualité visuelle du projet. Des représentants d’Héritage Montréal, de Mission Design, de l’Ordre des architectes du Québec, de l’Ordre des ingénieurs du Québec et de la Ville de Montréal y siégeaient.

« Ils nous ont challengés à travers tout le processus de design », précise M. Balmer. Certaines propositions étaient appréciées, d’autres moins. Et des consensus ont jailli, notamment au sujet du nombre de piles devant soutenir les trois corridors du pont. « Nous avions tous convenu qu’il fallait tenter d’éliminer le plus possible la forêt de piliers dans le fleuve », souligne l’ingénieur.

Les trois corridors (pour la circulation vers le nord, vers le sud et pour le transport collectif) étaient une exigence imposée par le gouvernement fédéral. Une contrainte qui s’est encore une fois muée en un atout. « Quand un client nous demande de faire un pont que les gens à travers le monde vont associer à Montréal, il y a deux façons de le réaliser, explique Poul Ove Jensen. Soit en construisant un pont excentrique que personne n’a jamais vu avant, qui va susciter son 15 minutes de gloire, puis qui va devenir risible. Soit en travaillant avec les exigences et les contraintes propres au milieu, ce qui va en faire un pont tout aussi unique. »

Plutôt que de soutenir chacun des corridors par ses propres piliers — ce qui aurait eu pour effet de créer cette forêt de piliers dans le fleuve —, « on a développé un système unique de piles avec des chevêtres ». En tout, 74 piles surmontées de leurs chevêtres portent les 3,4 km du pont. « C’est comme si des doigts soutenaient le tablier », enchaîne M. Balmer.

« C’est en trouvant des solutions à des problèmes précis comme celui-là qu’on développe un pont spécial et unique qui est reconnaissable. Un pont emblématique », insiste l’architecte.

Les deux tours qui composent le coeur de l’ouvrage sont également nées de cette contrainte provenant des trois corridors. « Elles sont très proches, elles s’embrassent presque », note M. Jensen. De loin, elles ne font d’ailleurs qu’une. « C’est parce qu’on a profité du fait qu’il y a un espace entre les corridors et on a pu insérer les tours dedans. »

« Toutes les composantes du pont sont là pour une raison, ajoute M. Balmer. Les meilleurs ponts au monde sont ceux pour lesquels chaque aspect remplit une fonction. »

Tout comme cette courbe, à la fois horizontale et verticale, qu’emprunte le tablier du pont et qui sublime la vue vers le centre-ville de Montréal. « En se rapprochant du fleuve, on arrive au point le plus haut du pont au-dessus de la voie maritime et soudainement, on a ce panorama fantastique de Montréal avec ses gratte-ciel et le mont Royal en arrière-plan qui se déroule devant nous, et lorsqu’on redescend et que la route emprunte la courbe, ce panorama change à chaque instant », s’enthousiasme Poul Ove Jensen.

C’est ainsi que ce pont, si intrinsèquement lié à son milieu, est unique, puisqu’il est à nous.