Pour un vélo plus inclusif

Dans le quartier Saint-Michel, où se trouve l’imposant parc Frédéric-Back, les infrastructures cyclistes sont peu adaptées et insuffisantes pour favoriser le vélo, observent des travailleurs communautaires.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans le quartier Saint-Michel, où se trouve l’imposant parc Frédéric-Back, les infrastructures cyclistes sont peu adaptées et insuffisantes pour favoriser le vélo, observent des travailleurs communautaires.

À Montréal, la pratique du vélo a le vent en poupe dans le giron de l’axe central qui lie le nord au sud. L’annonce cette semaine d’un virage majeur pour favoriser la pratique cyclable dans Rosemont–La Petite-Patrie est d’ailleurs le signe probant de la force de frappe d’un nombre exponentiel de cyclistes montréalais. En contrepartie, quels sont les efforts et les initiatives pour encourager le transport actif dans des quartiers où la culture vélo ne va pas de soi ? Voilà une question qui sous-entend un arrimage des infrastructures et de la transmission de la « culture vélo. »

Démocratiser le vélo

Depuis deux ans, Cyclo Nord-Sud met le cap sur le nord, dans le cadre d’un travail de sensibilisation et de promotion de la pratique quotidienne du vélo incarné par le projet Vélorution. Cet organisme fondé par la regrettée Claire Morissette, militante cycliste de la première heure, oeuvre en effet à transmettre aux résidents du quartier Saint-Michel les outils et les techniques pour intégrer dans leur vie le transport actif.

« On veut démocratiser le vélo dans ce quartier, dont une bonne portion de la population est issue des communautés culturelles. Les statistiques montrent que, malgré des facteurs de défavorisation économique, l’utilisation de la voiture prédomine dans ce secteur, et ce, même pour les petites distances », souligne Charlotte Cordier, coordonnatrice générale de Cyclo Nord-Sud.

Photo: Cyclo Nord-Sud Le projet Vélorution, un atelier mobile piloté par l’organisme Cyclo Nord-Sud, enseigne aux résidents du quartier Saint-Michel à réparer et à entretenir les vélos.

À partir d’un atelier mobile ouvert de juin à septembre dans le parc Frédéric-Back, Cyclo Nord-Sud réalise la réparation de vélos à prix modique, et les bénévoles de Cyclo Nord-Sud font chuter les barrières culturelles qui freinent la pratique du vélo.

En collaboration avec Vélo Québec et bénéficiant d’un financement de la TOHU, Cyclo Nord-Sud initie les enfants du quartier à la pratique du vélo, apprennent aux gens à bien verrouiller leurs bicyclettes… Par contre, les résidents de Saint-Michel sont mal servis en matière d’infrastructures cyclistes, déplore Charlotte Cordier. « On travaille avec les élus pour les conseiller et on veille à les relancer sur leurs promesses », dit-elle.

« Pour certains quartiers, comme Côte-des-Neiges et Saint-Michel, c’est le grand vide », selon Daniel Lambert, porte-parole de Coalition Vélo Montréal, qui estime que des mesures concrètes doivent être mises en place pour favoriser la pratique sécuritaire du vélo, dans les coins de la ville qui n’ont jamais été pensés pour les cyclistes.

« Avec l’annonce du Réseau Express, on s’est réjouis des améliorations apportées du côté du Sud-Ouest », explique Daniel Lambert, qui parle de la nécessité de considérer l’arrivée dans le paysage des vélos électriques (pour des personnes aux capacités physiques plus limitées), en envisageant notamment l’implantation de pistes plus longues. « Pour inclure monsieur et madame Tout-le-Monde, ça prendaussi des pistes cyclables protégées,à l’abri des camions et des autres facteurs de risque. »

Une culture à implanter

Plus que l’implantation d’aménagements favorables à la pratique cycliste, il faut aussi véhiculer la « culture vélo », estime Papa Amadou Touré, fondateur de l’organisme Vélo Caravane, qui oeuvre à faire du vélo un moyen d’intégration sociale. « Sur le Plateau, les pistes cyclables sont remplies, mais à Côte-des-Neiges, il n’y a pas un chat à vélo ! », témoigne celui qui milite pour une démocratisation de son moyen de transport préféré.

Sur le Plateau, les pistes cyclables sont remplies mais à Côte-des-Neiges, il n’y a pas un chat à vélo ! 

C’est en constatant qu’il était un des seuls Noirs sur les pistes cyclables de Montréal que ce néo-Montréalais d’origine sénégalaise a voulu travailler à transmettre son amour du vélo aux nouveaux arrivants. Au moyen de questionnaires qu’il a lui-même distribués dans des centres locaux d’emploi et autres lieux d’intégration, Daniel Lambert a étudié les raisons de pratiquer (ou pas) le sport.

« Certaines personnes viennent de pays où la culture du vélo n’existe pas. D’autres ont dit qu’elles n’en avaient pas les moyens, ou ne savaient pas rouler à vélo… », explique Papa Amadou Touré qui, depuis dix ans, donne des cours de vélo dans un parc du quartier Rosemont.

« Pour une dame nouvellement arrivée qui, à l’âge de 40 ans, a quitté les montagnes d’Algérie pour s’installer à Montréal, le vélo ne fait tout simplement pas partie de son univers. Récemment, j’ai accompagné une dame du Cameroun qui venait de faire une entrevue d’embauche dans un écoquartier où, les vendredis, tout le monde vient travailler à vélo. Pour elle, savoir faire du vélo était une question de crédibilité. Et puis, dans certains cas, il peut aussi y avoir une certaine honte à ne pas savoir faire de vélo », dit celui dont les services sont de plus en plus sollicités par une clientèle québécoise.

« Souvent, ce sont des gens de milieux défavorisés, pour qui le vélo a longtemps été considéré davantage comme un jouet que comme un moyen de transport. Récemment, j’ai enseigné à une Montréalaise de 65 ans à faire du vélo. »

L’apport des cycloféministes

Pour Suzanne Lareau, présidente de Vélo Québec, le principe d’inclusion doit absolument primer les pistes cyclables de la ville. Tous les Montréalais, jeunes, vieux, de tous genres et origines confondus, doivent pouvoir y rouler en toute sécurité. « Le vélo, malgré tout, demeure un sport très masculin », rappelle Ravy, membre du collectif Les dérailleuses, dont la mission « cycloféministe » est de favoriser l’inclusion sur les pistes cyclables des femmes racisées, handicapées, de différentes religions, bref, exclues de la culture dominante.

« Prenez le Tour de France, par exemple, c’est un événement qui demeure entièrement masculin », dit celle qui s’intéresse aux intersections entre le féminisme et le cyclisme, en étudiant notamment comment, dans l’histoire, la pratique du vélo a été un instrument d’émancipation pour les femmes.

Pour transmettre leur philosophie, Les dérailleuses publient un zine (le Londonderry) et donnent des ateliers de mécanique vélo dans divers festivals, à la demande de collectifs et d’OBNL féministes.

Étendre les tentacules du réseau cyclable, normaliser le cyclisme d’hiver, faire des pistes des lieux sécuritaires et inclusifs, élargir la culture vélo, repenser la vision « centre-ville-centriste »… il y a du pain sur la planche, pour faire sortir le vélo des sentiers battus. Pendant ce temps, dans l’angle mort des amateurs de vitesse en Lycra, de nombreux amateurs de toutes allégeances réclament leur place au soleil.

1 commentaire
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 10 juin 2019 13 h 52

    « Prenez le Tour de France, par exemple, c’est un événement qui demeure entièrement masculin »



    Pu capable de lire de telles insignifiances.