Aux yeux de leurs agresseurs, les cyclistes ne seraient pas tout à fait... humains

Pour la p.-d.g. de Vélo Québec, Suzanne Lareau, une meilleure cohabitation sur les routes vient de la force du nombre.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Pour la p.-d.g. de Vélo Québec, Suzanne Lareau, une meilleure cohabitation sur les routes vient de la force du nombre.

Sur leur chemin, les cyclistes rencontrent parfois des automobilistes agressifs. Il leur arrive de se faire insulter, de se faire frôler à dessein ou de voir leur parcours délibérément bloqué par un conducteur et son véhicule. Une étude australienne publiée récemment avance l’idée que, aux yeux de leurs agresseurs, les cyclistes ne sont pas tout à fait humains.

C’est d’abord pour tenter d’expliquer pourquoi les attitudes négatives envers les cyclistes étaient nombreuses, dans des commentaires sur Internet, qu’Alexa Delbosc s’est intéressée au concept de « déshumanisation » des adeptes du vélo. « Pourquoi certaines personnes croient-elles que faire des “blagues” en parlant de rouler sur des cyclistes, c’est correct ou amusant ? », raconte la professeure (senior lecturer) de l’Université Monash, en Australie, dans un courriel.

Dans le cadre de ses recherches, Mme Delbosc a pu voir que les attitudes perçues en ligne se retrouvaient aussi en quelque sorte dans les rues : d’autres études montrent que, dans son pays, 70 % des cyclistes disent avoir vécu une forme de harcèlement de la part de conducteurs et 15 % affirment avoir subi des attaques directes.

Selon les auteurs de l’étude Dehumanization of cyclists predicts self-reported aggressive behaviour toward them : a pilot study, menée par Mme Delbosc et publiée en mars dans Transportation Research Part F, ce serait la première fois que le concept de déshumanisation est utilisé dans la sphère du transport. Celui-ci renvoie à « n’importe quelle situation où les gens sont vus ou traités comme s’ils étaient moins que pleinement humains » et est plus souvent utilisé par rapport à des groupes « dévalués », notamment dans des contextes de guerre.

Entre coquerelle et humain

Dans le cadre de l’étude, la professeure Delbosc et ses collègues ont demandé aux participants d’évaluer l’image qu’ils se faisaient des cyclistes, selon deux échelles utilisées dans des études en psychologie. L’une des échelles montrait cinq figures passant du singe à l’humain. L’autre : cinq figures aussi, où la première est une coquerelle, et la dernière, une personne. Selon les données combinées, seulement 59 % des participants ont affirmé qu’ils considéraient les cyclistes comme « 100 % humains » — à noter que certains cyclistes eux-mêmes considéraient leurs pairs comme moins qu’humains.

 
15%
C’est la proportion de la population australienne qui a fait du vélo dans une semaine « typique » en 2017 ; soit 3,74 millions d’Australiens sur une population d’environ 25 millions, selon un sondage sur la participation cycliste menée par l’Australian Bicycle Council.

D’après l’étude, cette « déshumanisation » est associée à des comportements agressifs tels que le harcèlement (crier des insultes, par exemple) et les agressions directes (utiliser son véhicule pour bloquer intentionnellement un cycliste, frôler volontairement un cycliste en roulant, lancer un objet à un cycliste).

Motivations

« Pourquoi un automobiliste frôlerait-il un cycliste ? Ce cycliste, ça peut être votre frère, un ami… Ce type d’enquête a pour but de comprendre quel est le germe de départ de ces comportements qu’on peut appeler antisociaux ou dangereux, analyse Jacques Forest, psychologue, professeur-chercheur à l’ESG UQAM et conseiller en ressources humaines. L’idée n’est pas de dire que les automobilistes sont des gens horribles et des brutes sanguinaires. Le but, c’est qu’on soit capable d’évoluer ensemble dans la société. »

Bien qu’il soit difficile de cerner avec exactitude les raisons profondes de ces comportements, M. Forest fait un parallèle entre ce qui est révélé dans l’étude australienne et d’autres situations où l’objectification — un concept similaire à la déshumanisation — est présente. Le sport, par exemple.

Photo: Catherine Legault Le Devoir

« Si vous voyez votre adversaire comme un obstacle dans le chemin de votre gloire, ça ne vous dérangera pas de le blesser si l’arbitre ne vous voit pas, explique-t-il. Les gens qui sont motivés de façon extrinsèque, matérielle ou sociale, ils veulent la Coupe, le prestige. Ils vont avoir plus tendance à être d’accord avec ces énoncés-là. À l’opposé, si vous avez une orientation autonome, vous aimez votre sport et vous trouvez important de respecter les règles, vous n’allez pas avoir ce type de comportement parce que vous ne voulez pas nuire au sport. »

Au Québec

Pour Catherine Lefebvre, qui circule surtout en Bixi à Montréal, les mésaventures avec des automobilistes se produisent « presque à chaque ride ». Un sondage informel et non scientifique mené par Le Devoir auprès de cyclistes d’ici montre qu’à peu près chacun d’eux a des histoires de ce type à raconter, mais des chiffres officiels sur ce phénomène n’existent pas pour le Québec.

« C’est sûr que, comme cycliste, on se rappelle [les comportements hostiles] parce que ça peut être assez perturbant d’avoir un automobiliste qui passe très proche de nous ou qui nous crie des choses, parce qu’on sent qu’on a été fragilisé comme cycliste, et avec raison. Mais il n’y a pas de backlash anticycliste à travers le Québec, affirme la p.-d.g. de Vélo Québec, Suzanne Lareau. Il faut regarder l’ensemble des gens qu’on croise, et l’ensemble est plutôt respectueux. »

 
33%
C’est la proportion de la population québécoise qui a fait du vélo toutes les semaines (entre mai et septembre) en 2015 ; soit 2,7 millions de Québécois sur une population d’un peu plus de 8 millions, selon le dernier État du vélo au Québec, publié tous les cinq ans.

D’après Mme Lareau, l’étude réalisée en Australie ne peut pas être transposée ici. « En Australie, il n’y a pas une culture cycliste bien implantée comme au Québec. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas des morons en voiture ici qui trouvent que les cyclistes n’ont pas d’affaire dans la rue. [Mais] ils vont être morons avec les cyclistes, avec les piétons et avec les autres automobilistes. »

Des solutions ?

Mme Lefebvre croit que plusieurs automobilistes sont inconscients de la réalité de rouler à vélo, et que plusieurs cyclistes sont aussi inconscients de la réalité de la conduite automobile. « On ne se comprend pas », reconnaît celle qui se déplace souvent à vélo, mais aussi au volant d’une voiture. « Il faut qu’on partage la route pour vrai », souhaite-t-elle.

Pour la p.-d.g. de Vélo Québec, une meilleure cohabitation vient de la force du nombre. « L’amélioration [de la situation au Québec] va se poursuivre plus on va avoir de cyclistes dans nos villes et dans nos campagnes, parce que ça va devenir normal de voir des cyclistes », croit Mme Lareau.

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